LIVRE V, CHAPITRE XI. OJ
Suivant un voyageur, un riche possesseur d'esclaves de la Virginie fait consister sa principale occupation dans la satisfaction de ses jouissances physiques : manger, boire ou dormir sont les seules manières dont il sait employer son temps. Il se lève pour déjeuner , puis il s'étend sur son lit , et s'endort ; à midi , il boit une sorte de liqueur ; il dîne à deux ou trois heures , et , après son repas , il se remet encore sur son lit. Pendant son sommeil, deux esclaves sont employés à rafraîchir l'air, à le garantir des mouches avec un balai de jonc. A son réveil, il se remet à boire, et continue jusqu'au soir, où il soupe (4).
Un maître , ni une maîtresse , ne faisant rien par eux-mêmes et ne se donnant même pas la peine de prendre soin de leurs enfans, ont besoin d'une multitude d'esclaves , même quand ils ne jouissent pas d'une grande fortune ; il en faut une vingtaine pour le service d'une maison. Marcher est une fatigue , surtout pour les femmes ; elles ne sortent à pied clans aucune saison de l'année; la course la plus rapprochée est toujours faite en voiture. Leurs maris ne sont guère moins paresseux qu'elles ; leur principale distrac-
roent où ils ont amassé l'argent nécessaire pour en acheter, et dès qu'ils en possèdent, ils cessent eux-mêmes de travailler, et se livrent à l'indolence à laquelle l'état de maître d'esclaves dispose naturellement. » De Larochefoucault , deuxième partie, t. IV, p. 172.
(1) J. F. D. Smith, Voyage au Canada et aux États-Unis , tome I, ch. vi, p. 20 et 11.
lion est le jeu, et quelquefois la chasse (4).
Dans la Louisiane, où les esclaves sont trèsnombreux , l'indolence et l'oisiveté des femmes est extrême. Elles ne sauraient se baisser pour ramasser un chiffon échappé de leurs nonchalantes mains. Elles ne marchent pas , dit Robin, elles se traînent ; il faut qu'une esclave les suive, pour leur épargner la fatigue de porter leur ridicule. Une excessive paresse se manifeste jusque dans leur langage ; leur prosodie est languissante, leurs accens sont traînans ; chaque syllabe s'alonge comme si la voix expirante articulait ses derniers sons ; on dirait qu'elles regrettent de ne pouvoir rejeter sur leurs esclaves la fatigue de la pensée et le travail de la parole. La nouveauté des objets , des événemens inattendus ne peuvent les faire sortir de leur apathie ; mais , si elles éprouvent une contrariété j si leur orgueil reçoit une légère atteinte , elles se réveillent de leur assoupissement, et montrent dans leurs vengeances l'énergie des despotes (2).
L'influence de l'esclavage s'étend sur les personnes libres qui ne possèdent point d'esclaves , même sur les individus de la classe ouvrière. Dans les états où il a été maintenu , les hommes de
(1) De Larochefouçault-Lian court, Voyage aux Etats- Unis, deuxième partie, tome IV, p- 10, 11 et 1 11 , et t. V, p. 92 et 93. — Travels in Canada and the United-States, by Francis Hall. p. 4^7 et 460.
(2) Robin, Voyage dans la Louisiane, tome III, ch. lxviii, f>. 2l3 et 21/,.