‹ Traite de législation; ou, Exposition des lois générales suivant lesquelles les peuples prospérent, dépérissent ou restent stationaires (volume 2)Chapitre 62 sur 253 · LIVRE V, CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE XIII

cune de ces circonstances ayant sur les mœurs une grande influence , il était nécessaire d'en tenir compte , pour ne pas rapporter à l'esclavage des vices ou des crimes qui auraient pu être produits par d'autres causes (4).

Les Espagnols n'arrivèrent point en Amérique, comme les Anglais et les Hollandais, pour mettre en culture de vastes forêts ou des terres marécageuses ; ils y arrivèrent en qualité de conquérans et dans l'intention de vivre sur une population qui avait déjà fait des progrès dans la culture. Les hommes et les terres furent partagés entre les conquérans en raison de leurs grades , et la plupart des coutumes du gouvernement féodal passèrent d'Espagne en Amérique. Les nouveaux possesseurs y portèrent particulièrement l'usage des majorats, suivant lequel le premier né d'une famille hérite des propriétés territoriales de son père à l'exclusion de ses frères et sœurs. La population se trouva donc partagée en deux castes,

(i) La bulle des vivans avait pour effet de rassurer les consciences, ralativement à toute espèce de vices ou de crimes; la bulle de composition légitimait un grand nombre de vols ; la bulle des morts était un passe-port que les vivans expédiaient à leurs amis ou à leurs parens défunts , pour entrer en paradis ; la bulle de la croisade était une dispense de l'obligation d'aller exterminer les infidèles ; la bulle des œufs et du laitage était la permission de manger de ces deux espèces d'alimens pendant tous les jours de l'année. Depons, tom. III, cli. ix, et Dauxion-Lavaysse , t. II , ch. vm.

celle des conquérans et celle des peuples conquis. Les premiers auraient pu être distingués des seconds par leurs titres, par leurs richesses, ou par l'étendue de leurs possessions; mais la nature avait établi entre eux des distinctions plus prononcées , celles qui distinguent les deux espèces, et particulièrement celle de la couleur. Depuis la conquête , un grand nombre d'Espagnols ont passé en Amérique et s'y sont établis : ceux-ci n'y sont pas arrivés en conquérans, mais comme appartenant à la même famille. Des individus d'espèce étiopienne y ont été amenés comme esclaves ; ils ont été employés à la culture , et se sont plus ou moins multipliés dans quelques provinces. Ces diverses races se sont mêlées entre elles, et en ont produit de nouvelles, chacune desquelles a été distinguée par une teinte plus ou moins foncée.

Mais quoique les indigènes aient été conquis et soumis d'abord à un régime très-dur, ils n'ont pas été traités comme le sont les esclaves chez les Anglo-Américains, ou comme le sont les esclaves des colonies européennes. Avant même que les colons eussent acquis leur indépendance, les habitans primitifs étaient devenus presque entièrement libres ; et le nombre des esclaves importés d'Afrique était très-peu considérable. Nous ne connaissons pis exactement quelle est, sur tous les points, la proportion qui existe entre les per sonnes libres et les esclaves ; mais il est facile de juger des parties qui nous sont inconnues par

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celles que nous connaissons le mieux , par le Mexique et par la Terre-Ferme.

M. de Humboldt estime la population totale de la partie du continent américain, jadis soumise à l'Espagne, à quatorze ou quinze millions environ. Il pense que, sur ce nombre, on peut compter trois millions de créoles blancs, deux cent mille européens , et tout le reste d'indigènes, de noirs ou de métis (4). Le Mexique seul comprenait, en 4808, six millions cinq cent mille individus de la population totale; mais, dans ce nombre, on comptait très-peu d'individus d'espèce éthiopienne, et presque point d'esclaves. On pouvait parcourir toute la ville de Mexico sans rencontrer de visage noir ; le service d'aucune maison ne s'y faisait jamais avec des esclaves. Sous ce rapport, le Mexique avait déjà un avantage immense sur les Etats-Unis (â).

Les contrées dans lesquelles on trouvait le plus d'esclaves, étaient Caracas et Lima (5). La province de Venezuela , que le gouvernement espagnol désignait sous le nom de capitainerie générale de Caracas, contenait , à la même époque, suivant M. de Humboldt, près d'un million d'habitans, sur lesquels on comptait soixante mille

(i) Voyage aux régions équinoxiales , tom. IV, ch. xn , p. 1 65.

fa) De Humboldt, Essai politique sur la Nouvelle-Espagne, tom. I , liv. i, ch. i , et Hvhu, ch. iv , p. aai et 34a » et toiu. II, liv. ii, ch. vu, p. 38.

(3) lbid., tom. II , liv. n, ch. vu, p. 38.

esclaves (1). Ainsi , la proportion des individus esclaves aux personnes libres, était un peu moins de un à seize, dans les provinces où les premiers étaient les plus nombreux ; il faut même ajouter que la population asservie se concentrait particulièrement dans les villes. Dans les provinces de Cumana et de Barcelone , où les esclaves étaient nombreux comparativement au Mexique, la popu lation entière s'élevait à cent dix mille habitans, et le nombre des esclaves n'excédait pas six mille. On comptait donc par esclave un peu plus de dix-huit personnes libres (â).

Dans une grande partie de l'Amérique espagnole, les esclaves étaient employés à la garde des troupeaux, ou à d'autres travaux domestiques peu fatigans. Les denrées alimentaires étant généralement peu chères, ou n'étant pas susceptibles d'exportation, les maîtres ne pouvaient pas faire de grandes économies sur la nourriture de leurs esclaves (5). Les mœurs et les lois du pays,

(1) De Humboldt, Voyage aux régions équinoxiales , tom. IV, liv. iv, ch. xn, p. 146 et 147. — Depons ne porte la population de la même province qu'à 728,000 individus, sur lesquels il compte 291,200 affranchis, désignés sous le nom de gens de couleur ; tom. I, ch. n , p. 25 1 et 252.

(2) De Humboldt , Voyage aux régions équinoxiales, t. II, liv. 11, ch. v, p. 3i3.

(3) Dauxion-Lavaysse , tom. II, ch. vin, p. 160, 206 et 207. — De Humboldt, Tableaux de la nature , tom. I, p. l\i , 42 et 176. — Voyage aux régions équinoxiales , tom. V, 1. v, ch. xv. p. i32 et i33, et tom- vi , liv. vi , ch. xvn, p. 160. —

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