LIVRE V, CHAPITRE XIII. î5c
Il ne paraît pas que les maîtres fassent conduire leurs esclaves dans les champs par des individus armés de fouets comme cela se pratique dans les autres colonies ; il se trouve cependant parmi eux des hommes qui les traitent d'une manière fort cruelle. Le petit nombre de ceux qu'ils possèdent , n'est pas pour eux une raison d'être plus humains. « A Cariaco même , dit M. de Humboldt, peu de semaines avant mon arrivée dans la province , un planteur qui ne possédait que huit nègres en fit périr six , en les fustigeant de la manière la plus barbare. Cet acte de cruauté avait été précédé , dans la même année, d'un autre dont les circonstances étaient également effrayantes (i). »
Un voyageur espagnol assure cependant qu'on ne connaît point, dans ces contrées, ces châtimens atroces qu'on prétend nécessaires pour tenir la population dans la soumission ; il dit que le sort des esclaves ne diffère en rien de celui des blancs de la classe pauvre, et qu'il est même meilleur 5 qu'ils sont bien habillés et bien nourris; que, dans leurs maladies , ils sont soignés par les femmes même de leurs maîtres • qu'on laisse marier les hommes avec des femmes indiennes, afin que leurs enfans naissent libres; que plusieurs refusent la liberté qu'on leur offre, et ne veulent
(1) Voyage aux régions équinoxiales, liv. m, ch. vin tom. III, p. 220 et 226. — Essai po'itique sur la Nouvelle- Espagne , tom. II, liv. 11, ch vu, p. 46.— Depons, tom. I, ch. m, p. 257.
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l'accepter qu'à la mort de leur maître ; enfin, que les siens ne voulurent l'accepter que par force (4).
Ces témoignages ne sont point contradictoires. Les deux premiers voyageurs parlent d'une province où l'on cultive des denrées destinées à l'exportation, et qui ne peuvent être obtenues que par un travail pénible. Le troisième parle d'une province où l'on s'occupe plus particulièrement de l'éducation des bestiaux. J'ai déjà fait observer ailleurs que les Arabes bédouins traitent souvent leurs esclaves comme les membres de leurs familles, surtout quand ils se montrent intelligens.
Deux faits suffisent, au reste, pour caractériser la différence qui existait entre l'esclavage établi dans les colonies espagnoles et celui des colonies hollandaises. Dans celles-ci, les magistrats, sur la demande des maîtres, faisaient couper une jambe à l'esclave accusé de vouloir prendre la fuite ; dans celles-là , un magistrat affranchissait des esclaves qui se plaignaient justement d'avoir été traités avec cruauté parleurs maîtres, dans des mouvemens de colère. Il faut ajouter que, dans les premières, le magistrat était un possesseur d'esclaves, tandis que dans les secondes les magistrat n'en possédait point (â).
Ainsi, quoique les colonies espagnoles fussent
(i) Azara, Voyage dans l'Amérique méridionale , tom. II, ch. xiv, p. 269 et 270.
(a) De Humboldr , Essai politique, tom. II, liv. 11, ch. vu, p. 46.