CHAPITRE XIV
De l'infiuencede l'esclavage domestique sur la sûreté individuelle des personnes qui ne sont point esclaves.
Dans les pays où la population se divise en personnes libres et en esclaves, une grande difficulté se présente d'abord à résoudre. Comment les premières assureront-elles l'exercice de l'arbitraire sur la population asservie , sans compromettre leur propre liberté ? Comment garantiront-elles leur liberté, sans donner des entraves à l'exercice de l'arbitraire? Tout homme sera-t-il présumé libre jusqu'à ce qu'on ait prouvé qu'il est esclave ? Sera-t-il considéré comme esclave , jusqu'à ce qu'on ait prouvé qu'il est libre? Pendant le procès auquel donnera lieu toute contestation sur l'état d'une personne, à qui la possession provisoire sera-t-elle donnée ? Si tout homme est présumé libre jusqu'à la preuve contraire , comment les maîtres garderont-ils leurs esclaves ? comment les empêcheront-ils de fuir pendant le procès? Si toute personne, au contraire, est considérée comme esclave , jusqu'à ce qu'elle ait prouvé qu'elle ne l'est pas , comment s'y prendra-t-on pour empêcher que les personnes libres ne soient mises au niveau des animaux domestiques?
j44 traité de législation.
Il ne faut pas douter que des débats sur des questions semblables, ne se soient souvent élevés chez les peuples qui admirent jadis l'esclavage domestique , et qu'ils n'aient compromis la liberté d'un grand nombre de personnes, et troublé la sécurité de tous les citoyens doués de quelque prévoyance. L'histoire de Rome nous a transmis le souvenir du procès auquel donna lieu la personne de Virginie , parce que le meurtre de cette jeune fille produisit une révolution ; mais, si son père ne lui eût pas plongé un poignard dans le sein pour la soustraire aux embrassemens impudiques du décemvir, elle eût passé des bras de sa mère sous la puissance du patricien qui la convoitait, et l'histoire n'eût jamais parlé d'elle. Comment pouvait-il exister quelque sécurité pour des enfans, des pères et des mères, dans un pays où il existait toujours un marché ouvert pour la vente d'êtres humains? dans un pays où chacun confiait ses enfans à la garde de ses esclaves, et où il n'était presque plus possible de les trouver, quand ils avaient disparu (4)?
Pour prévenir la fuite des hommes qui n'étaient pas habitués à la servitude ou que les mauvais traitemens avaient exaspérés, les Romains étaient dans l'usage de les attacher comme des animaux, ou de les enfermer dans des lieux d'où
(i) Rien n'est plus commun, dans les comédies de l'antiquité, que de voir de jeunes filles esclaves, qui n'ont perdu leur liberté que parce qu'elles ont été volées à leurs parens