LIVRE V, CHAPITRE XV. l
s'agit d'échanger sont des choses qui ne font point partie de l'espèce humaine ; mais quand une personne est un des objets de la convention , une difficulté se présente : c'est de savoir pourquoi , dans la fixation du prix , on ne consultera pas la volonté de l'homme possédé , aussi bien que la volonté de celui qui le possède. Quelle est l'échelle sur laquelle un homme peut fixer la valeur d'un homme ?
Ce n'est pas tout : lorsque le prix d'un homme a été convenu entre le vendeur et l'acheteur, et que celui-ci l'a payé, il doit faire son marché avec l'homme vendu pour obtenir de lui qu'il travaille ; mais que lui donnera-t-il pour se faire livrer cette marchandise que nous appelons du travail , et dont nous cherchons à connaître le prix ? il lui donnera ce qui lui est rigoureusement nécessaire pour vivre , plus un nombre de coups de fouet suffisant pour le contraindre à accepter le marché : or, ce dernier poids jeté dans la balance trouble singulièrement le calcul.
Supposons, en effet, qu'un homme, ayant la bourse légère et le bras vigoureux , se présente chez un marchand ; qu'il offre de lui payer un dixième de sa marchandise en bonne monnaie , et le surplus en coups de bâton ; s'il est assez fort pour faire agréer sa proposition, faudra- 1- il considérer le traité comme ayant fixé le cours régulier des marchandises ? C'est cependant sur des traités de ce genre que les possesseurs d'hommes fondent leurs calculs, quand ils comparent ce
que coûte le travail d'un homme asservi à ce que coûte le travail d'un homme libre.
Un planteur s'imagine que le travail d'un homme qu'il tient enchaîné et qu'il stimule à coups de fouet , ne lui coûte que le prix auquel il l'a acheté , et les frais de son entretien, comme un pirate croit que les marchandises et les hommes dont il s'est emparé , ne lui coûtent que quelques livres de poudre et quelques boulets de canon; mais nous, qui n'avons aucun tarif pour fixer la valeur de nos semblables • nous , qui ne savons pas quel est le prix légitime auquel on achète le pouvoir de faire violence à des hommes, à des enfans ou à des femmes ; nous } qui n'admettons pas que la partie la plus considérable du genre humain ait été créée pour les plaisirs des membres d'une aristocratie ; nous, qui ne pouvons voir dans les relations qui ont lieu entre un maître et ses esclaves , que l'action de la force et de la brutalité sur la faiblesse et sur l'ignorance ; nous , aux yeux de qui les esclaves sont des hommes aussi bien que les maîtres, et qui devons calculer ce que coûte un produit , non pas à tels ou tels hommes , mais au genre humain tout entier ; nous enfin , qui ne pouvons pas -ne compter pour rien les violences et les misères auxquelles des populations sont assujéties pour les plaisirs d'une aristocratie plus ou moins nombreuse, nous devons raisonner autrement que des possesseurs d'esclaves.
Nous devons exposer , sans doute, les effets