‹ Traite de législation; ou, Exposition des lois générales suivant lesquelles les peuples prospérent, dépérissent ou restent stationaires (volume 2)Chapitre 8 sur 253 · LIVRE 'V, CHAPITRE VII. l · texte numérisé non relu

LIVRE 'V, CHAPITRE VII. l

a-t-elle été portée jusqu'au ciel par des littérateurs du nôtre (4).

Lorsqu'un homme est placé dans une position telle , qu'il ne peut se livrer à aucun travail sans qu'aussitôt le fruit de ses peines ne lui soit ravi, il cesse naturellement de travailler. Si l'on veut qu'il se livre à quelque genre d'occupation , il faut que le principe d'activité qu'on a détruit en lui , soit remplacé par un autre principe ; la crainte des peines doit faire alors ce que ne fait plus l'espoir des récompenses. Il n'est donc pas possible de mettre en doute que l'aristocratie romaine n'ait excité au travail , par des châtimens, les hommes qu'elle avait asservis, comme les y excite l'aristocratie coloniale chez les modernes. Mais en quoi consistaient ces châtimens ? par quel genre de supplices les esclaves étaientils forcés à exécuter les travaux qui leur étaient prescrits? Quels étaient les alimens, les vêtemens., les habitations que les maîtres leur donnaient ? Les historiens de Rome ne se sont pas plus occupés du traitement des esclaves, que les nôtres ne s'occupent du traitement de nos animaux do-

(i) Si un voyageur nous racontait d'un prince barbaresque ou d'un despote asiatique une série de faits tels que ceux que l'histoire attribue à Trajan, nous le considérerions comme le plus féroce et le plus horrible des tyrans ; mais ces faits furent commandés par un homme qui parlait latin ; ils furent ordonnés pour l'amusement des maîtres ; ils furent exécutés sur des hommes que la force avait asservis , et par conséquent celui qui les ordonna est un héros. Nos poètes le mettent sur nos théâtres, et le beau monde va l'applaudir.

l6 TRAITÉ DE LÉGISLATION.

mestiques. Il est aisé de voir cependant qu'à mesure que la multiplication des esclaves en fît baisser la valeur, leur sort devint de plus en plus misérable.

Dans les premiers temps , les peuples vaincus furent incorporés parmi les citoyens, et jouirent des mêmes prérogatives ; ceux qui furent réduits en esclavage, devinrent les compagnons de travail de leurs maîtres. Lorsque le nombre s'en fut accru , les travaux leur furent exclusivement abandonnés ; il devint honteux de se livrer à aucun genre d'industrie. L'usage pratiqué par plusieurs nations barbares , d'immoler quelques prisonniers sur le tombeau des généraux tués dans les combats, avait fait égorger quelques esclaves; on multiplia les victimes à mesure que le nombre des captifs en fit baisser le prix. Bientôt on perdit de vue la croyance religieuse qui avait commandé ces meurtres; après avoir fait tuer quelques hommes pour obéir à une horrible superstition , on en fit égorger des milliers pour se donner le plaisir de voir couler du sang.

Les maîtres , en renonçant au travail et en se livrant avec une sorte de fureur à toutes les jouissances physiques , multiplièrent les fatigues de leurs esclaves , et leur laissèrent une part moins grande dans les produits de leurs travaux ; ils furent obligés , par conséquent , de donner aux châtimens deux fois plus d'intensité. Il fallut les augmenter d'abord , parce qu'on exigea de la population asservie une quantité de travail plus

MVUE V, CHAPITRE VII. 17

considérable, et ensuite parce qu'en exigeant d'elle de plus grandes fatigues, on accorda moins à ses besoins. Les supplices et l'avilissement auxquels étaient assujétis les citoyens que leurs dettes avaient rendus esclaves, peuvent nous donner une idée de la dégradation et des châtimens réservés aux étrangers qui étaient tombés en servitude par suite des malheurs de la guerre. Nous voyons souvent . dans l'histoire , des esclaves d'origine romaine s'échapper des prisons où ils étaient détenus , se présenter sur les places publiques le corps déchiré par les verges , et implorer la protection de leurs concitoyens. Ce n'était pas seulement le désir d'obtenir d'eux des travaux excessifs, qui avait produit les cruautés dont ils portaient les sanglans témoignages, c'était la résistance qu'ils avaient opposée aux infâmes passions de leurs maîtres. Ces cruautés ne sont racontées par l'histoire qu'à cause des séditions qu'elles amenèrent ; celles qui furent exercées sur des esclaves d'origine étrangère pour lesquels la population romaine n'éprouvait aucune sympathie ; celles mêmes qui, exercées sur des individus nés Romains, ne donnèrent lieu à aucun événement politique, ont été ensevelies dans l'oubli -, elles ont toujours été considérées comme l'exercice légitime de la puissance d'un maître sur son esclave : ln servum nihil non domino licere (4).

(i) Les esclaves pris à la guerre étaient toujours chargés 4- 2

La multiplication des esclaves et les cruautés dont ils furent l'objet, devaient compromettre et compromirent, en effet, la sûreté de leurs possesseurs. Les membres de l'aristocratie , pour se mettre à l'abri de leurs conspirations , avaient soin de fomenter entre eux des divisions, des discordes ; ils ne se croyaient en sûreté que lorsque chacun de leurs esclaves se méfiait de tous les autres. Us portèrent plus loin les précautions : une loi ordonna que, toutes les fois qu'un maître serait trouvé mort chez lui , tous ses esclaves , de quelque âge et de quelque sexe qu'ils fussent, seraient envoyés au supplice, après avoir été soumis à la torture. L'application de cette loi en fit périr sans doute un grand nombre ; nous voyons, dans les Annales de Tacite, qu'un citoyen ayant été trouvé mort dans sa maison , quatre cents esclaves qu'il possédait furent égorgés par ordre du sénat. Les enfans et les femmes ne furent pas plus épargnés que les hommes d'un âge mûr (4).

Toutes les fois que des hommes sont condamnés à des travaux sans relâche et sans fruit, qu'ils ne sont maîtres d'aucun de leurs mouvemens, et qu'ils sont constamment exposés au mépris , à l'insulte et à des châtimens arbitraires \ la mort simple cesse d'être une peine. Il faut ; pour qu'elle

de chaînes , soit qu'ils fussent attachés à la porte de la maison de leurs maîtres comme des bétes féroces , soit qu'ils fussent employés à la culture des champs, (i) Tac. Ann., lib. xiv, cap. xliii.

Page 1