LIVRE V, CHAPITRE XVI. Ij
On a vu précédemment que la population esclave des colonies anglaises est plus mal nourrie, plus mal vêtue ; plus mal logée que les classes les plus misérables des pays de l'Europe les plus pauvres. La portion de richesses dévolue à cette partie delà population, est donc presque nulle; elle ne peut décroître sans que la famine ou d'autres fléaux analogues se manifestent. Cependant, le nombre de cette partie de la population excède huit cent mille personnes (4).
En voyant les travaux excessifs imposés à la classe la plus nombreuse de la population, et la misère à laquelle cette classe est condamnée, on pourrait croire que les membres de l'aristocratie possèdent de grandes richesses ; mais il n'en est point ainsi. Ils ne sont qu'au nombre de dixsept cents (3) ; cependant les neuf dixièmes n'ont pas le moyen de payer leurs dettes, quoiqu'ils jouissent en Angleterre d'une espèce de monopole pour la vente de leurs denrées. Leurs vastes possessions ne peuvent presque plus payer les frais d'exploitation.
L'état des colonies françaises était pire que celui des colonies anglaises en 4 844, lorsqu'elles
cy ofprotecting duties on East-India Sugar, by James Coopper, p. 18.
(1) Second report of the committee of the society for the mitigation and graduai abolition of slavery , p. 3i and 167.
(2) The slave colonies of Great-Britain, or a picture of negro slavery , p. 48. — Relief for West-Indian distress, passim.
ont été rendues à la France. La population asservie n'y était pas moins misérable , et la classe des possesseurs d'esclaves y jouissait encore de moins d'aisance.
Depuis cette époque , l'aristocratie coloniale étant parvenue à faire établir en France un impôt énorme sur toutes les denrées des colonies étrangères , a obtenu pour la vente de ses propres produits une espèce de monopole. Elle a 9 par ce moyen , rétabli ses affaires aux dépens des consommateurs français; mais la classe la plus nombreuse de la population des colonies est restée aussi misérable qu'elle l'était auparavant. Le travail des esclaves est cher et peu productif; un voyageur qui les a observés dans la Martinique , a trouvé qu'à égalité de prix , ils faisaient à peine la dixième partie des travaux que des ouvriers exécutent en France.
« Je voyais fréquemment à Saint-Pierre , dit Robin, une quarantaine d'esclaves porter, d'un air morne, sur leurs têtes, de petits paniers de fumier qu'ils venaient prendre au bord de la mer, pour se rendre à une habitation voisine. Quelle différence , me disais-je , de charge et de pas avec nos Bourguignons grimpant leurs raides coteaux , courbés sous le poids de leurs hottes , remplies de terre humide et compacte , et avec nos robus tes paysannes égayant encore leur course pénible par des chants villageois î Sept à huit sous paient la journée vigilante de celles-ci , et quatre à cinq fois autant ne paieraient pas la brute es-
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clave , qui ne presse un peu ses pas que sous la douleur du fouet. Ces esclaves ne font donc pas produire à l'agriculture autant que nos paysans libres ; de là , les denrées , fruit de leur travail , sont nécessairement plus chères. Il faut donc aussi que l'Européen les paie plus que si elles venaient de mains libres (!). »
On ne doit pas attribuer l'état de barbarie dans lequel sont restés tous les arts dans les colonies formées par les Européens , à l'oppression que les métropoles ont fait peser sur elles. Les Etats-Unis d'Amérique jouissent, depuis plus d'un demi-siècle , de l'indépendance la plus complète ; ils ont 9 de plus , l'avantage de posséder les gouvernemens les moins dispendieux. Les hommes qui appartiennent à la classe des maîtres , y jouissent d'une liberté civile et politique plus grande que celle des peuples les plus libres de l'Europe. Cependant , dans ceux de ces états où l'esclavage est établi , il existe peu de richesses, et presque aucune branche d'industrie n'a pu se développer. Ce phénomène est d'autant plus remarquable que tous les arts font des progrès rapides dans les états où les travaux sont exécutés par des hommes libres.
L'agriculture est à peu près le seul art qui soit exercé dans les états du sud ; mais elle est réduite aux opérations, que comporte l'intelligence bornée des esclaves. L'usage de la charrue est aussi
( 1) Voyage dans la Louisiane, tome I, eh. vi, p. 92.
étranger dans quelques-uns que dans les colonies anglaises (4).
Le riz , le maïs et le coton sont les principales et presque les seules productions qui y soient cultivées. On n'y trouve presque aucun des nombreux végétaux qui enrichissent notre sol, et ceux qu'on y rencontre s'y vendent à un prix excessif. Ce sont les ouvriers libres de New-York ou de Philadelphie , qui fournissent à l'aristocratie des états du sud , des pommes de terre , des ognons , des carottes , des betteraves , des pommes , de l'avoine , du maïs et même du foin. La plupart des arbres à fruits ne sont connus que de nom dans certaines parties du pays. Des coups de fouet suffisent pour faire exécuter les opérations les plus grossières de l'agriculture ;
(1) C'est par économie que les planteurs emploient les bras des hommes esclaves au lieu de la charrue. « Ils calculent , dit Michaux, que, dans le cours de l'année , un cheval , tant pour la nourriture que pour l'entretien , coûte dix fois plus qu'un nègre , dont la dépense annuelle n'excède pas quinze à seize piastres. » Voyage à l'ouest des monts Alleghanys , ch. xxxn, p. 3o4 et 3o5.
Les chameaux furent introduits au Pérou après la conquête de ce pays par les Espagnols ; mais les conquérans en arrêtèrent la propagation, prétendant que la multiplication des bêtes de somme les empêcherait de louer les indigènes aux voyageurs ou aux négocians, pour servir dans l'intérieur du pays au transport des provisions et Ses marchandises. De Humboïdt, Essai politique , tome IV, liv. v, chap. xn , p. 345. Voyage aux régions équinoxiales , tome V. liv. v, ch. xvi, p. aa3 et 11 \.