LIVRE V, CHAPITRE XVI. I9I
nos colonies ou dans une grande partie des Etats- Unis ; cependant les cultivateurs ou les ouvriers appartenaient alors à la même espèce d'hommes que les maîtres. Dans le nord de l'Europe, où l'esclavage existe encore , les maîtres et les esclaves sont de même espèce , et ni les uns ni les autres ne sont énervés par un excès de chaleur. Cependant , l'esclavage y produit exactement tous les effets que nous avons observés dans tous les autres pays ; ce sont les mêmes préjugés > la même ignorance , les mêmes vices , la même misère. Les seigneurs russes qui n'ont pas craint d'affranchir leurs esclaves , et de faire cultiver leurs terres par des mains libres , ont doublé leurs revenus (i).
Depuis deux siècles, les arts et les sciences ont fait des progrès immenses ; mais les peuples qui sont divisés en maîtres et en esclaves, ont-ils contribué pour quelque chose à ces progrès? Je ne voudrais pas assurer qu'ils y sont complètement étrangers; mais j'avoue que je ne connais aucune invention , aucune idée nouvelle qui puisse leur être attribuée. Non-seulement ils paraissent être
(1) Storch, Cours d'Économie politique. — La plupart des grands de Pologne, à l'époque de la guerre qui amena le partage de leur pays, étaient accablés de dettes. Un d'eux , le prince Lubomirski, voulut donner l'exemple de la réforme. Il se soumit à une direction; puis il fit annoncer , au son du tambour, que personne n'eût à lui faire crédit, sous peine de perdre ce qu'on lui avancerait. Rulhière, tome II , liv. vu, p. 4o5.
restés étrangers aux progrès de l'esprit humain, ils sont même demeurés en arrière des autres peuples de plusieurs siècles. Ne comparons point les progrès des colonies anglaises au progrès de leur métropole, ni les progrès des colonies françaises à ceux de la France ; la différence serait trop grande. Demandons-nous seulement quelles sont les branches d'industrie qui sont exploitées par des maîtres ou par des esclaves , dans les pays que nous connaissons le mieux ; demandons-nous quel est le degré de perfectionnement auquel ces branches d'industrie ont été portées.
Deux des principales causes des progrès qu'ont faits les arts et les sciences chez les modernes, sont la division des occupations , et l'usage des machines : or l'esclavage domestique met un obstacle invincible à l'usage des machines et à la division des occupations. Les arts ont été portés si loin y et les occupations qu'ils exigent, ont été tellement divisées , que l'individu dont les besoins sont les plus bornés , ne peut espérer de les satisfaire sans le concours de plusieurs milliers. Suivant une observation d'Àdarn Smith , la seule fabrication d'une épingle exige la coopération immédiate de dix- huit ou vingt personnes ; si l'on ajoute à ce nombre les individus qui ont fabriqué les outils ou les machines nécessaires aux ouvriers ; ceux qui ont tiré le métal de la mine et qui lui ont donné les diverses préparations dont il a besoin, on en trouvera un nombre immense.