‹ Traite de législation; ou, Exposition des lois générales suivant lesquelles les peuples prospérent, dépérissent ou restent stationairesChapitre 10 sur 276 · LIVRE III, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE II

mot, peut périr avant que les organes essentiels à la vie aient complètement cessé de remplir leurs fonctions.

On a fait sur la nature de l'homme deux systèmes entièrement opposés. Des philosophes ont considéré nos organes physiques comme n'étant point une partie essentielle de nous-mêmes. Épictète a dit : Mes membres , ce n'est pas moi; mon corps, ce n'est pas moi; ma vie, ce n'est pas moi; ma réputation, mes biens, ma femme, mes enfans, ce n'est pas moi. Il a vu l'homme tout entier dans quelques-uns des sentimens qui l'animent. Ne pouvant soustraire à l'action de la tyrannie que ses sentimens et ses pensées , c'est en cela qu'il a placé le moi humain ; il a placé l'homme dans une abstraction , afin de ne pas voir en lui le misérable jouet d'un tyran furieux ou imbécile. Mais notre manière de considérer les choses n'en change pas la nature : en donnant exclusivement à un sentiment ou à une pensée, un nom qui désignait beaucoup plus que cela, Epictète dénaturait la langue, et se faisait de fausses idées, sans rendre plus supportable la condition du genre humain.

Rousseau , dans le tableau d'un être imaginaire qu'il a appelé Y homme de la nature, a fait un système opposé à celui d'Epictète : il a vu l'homme tout entier dans ses organes physiques et matériels . Si l'homme d'Epictète dit que ses membres, son chétif corps, sa misérable vie, ne sont pas lui , l'homme de Rousseau peut dire que ses

affections , ses idées , en un mot ses facultés intellectuelles et morales, ne sont pas non plus une partie de lui-même. Le premier s'isole tellement de tout objet matériel , il se transforme tellement en sentimens et en pensées , qu'on finit par ne plus l'apercevoir , et qu'il ne reste de lui qu'un seul mot. Le second se dépouille tellement d'idées , de sentimens , d'affections , d'intelligence, qu'il ne reste de lui que ses muscles , ses os et son estomac ; c'est le plus imprévoyant , le plus stupide des animaux.

Il n'est pas besoin de raisonnement pour démontrer l'erreur d'Epictète : chacun sait fort bien que ses organes physiques sont une partie de lui-même ; mais on n'est pas également convaincu que nos facultés intellectuelles et morales soient une partie de nous-même. Dans la théorie, on veut être l'homme d'Epictète ; dans la pratique, on est souvent l'homme de Rousseau; on consulte son médecin pour rétablir les forces de son estomac et restaurer son appétit , pour redresser un membre qui nous fait marcher de travers ; on ne consulte pas un philosophe pour donner de la force à des affections bienveillantes, pour détruire des inclinations perverses, ou redresser un jugement faux. On dirait que ce qui constitue l'homme à nos yeux, c'est la matière dont ses organes physiques sont composés, mais que les qualités qui font un homme de génie, les vices qui font un imbécile ou un scélérat, ne

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