LIVRE III , CHAPITRE XIV
avait fait d'immenses progrès, avant qu'aucune des nations qui habitent les climats tempères de l'Europe fût sortie delà barbarie. Si nous comparons ceux des produits de son industrie que le commerce nous apporte, à ceux que donnent l'industrie française et l'industrie anglaise, il est probable que les derniers nous paraîtront préférables; mais si nous nous reportons à trois siècles en arrière, nous trouverons une différence qui ne sera pas moins remarquable, et elle ne sera pas en notre faveur. Enfin, si nous voulons voir une différence plus grande encore, nous n'avons qu'à comparer l'industrie et les connaissances des Indous, à l'industrie et aux connaissances des peuples du Thibet.
La< civilisation des Chinois est également fort ancienne; nous pouvons juger de quelques-uns des produits de leur industrie, puisque le commerce les met à notre disposition; mais il nous est néanmoins fort difficile de déterminer jusqu'à quel point les facultés intellectuelles de la masse de la population sont développées. Les voyageurs qui ont récemment visité ce pays, et qui sont ceux dont les relations auraient pu nous inspirer le plus de confiance, n'y ont été admis que sous la surveillance la plus sévère. Obligés de se renfermer dans les maisons qui leur étaient assignées, constamment accompagnés dans leurs courses par des agens du gouvernement chinois, ne pouvant communiquer avec les habitans qu'en présence de ces- agens, il est difficile qu'ils
aient acquis par eux-mêmes beaucoup de connaissances ; il n'est pas permis de croire que des hommes qui inspiraient une telle défiance , et qui n'ont pu faire un long séjour dans le pays , aient obtenu, sur l'état et les mœurs de la population, des communications impartiales. Il est également difficile de juger de l'intérieur de la Chine, par les rapports des voyageurs ou des négocians qui sont admis dans le port de Kanton ; on a dit, avec raison, que ce serait vouloir juge* de l'intérieur d'un couvent par ce qu'on aurait vu dans le parloir. Cependant! quelque imparfaites que soient nos connaissances à cet égard, il est aisé de juger qu'il n'y a point de comparaison à faire entre le développement intellectuel auquel sont parvenus les peuples de cet immense pays, et les peuples de même espèce qui habitent le plateau central ou le nord de l'Asie (4)i
Les Chinois ont eu long-temps la réputation d'être le peuple du monde le plus habile dans l'art de l'agriculture. Les progrès récens que cet art a faits chez quelques nations d'Europe, ont
(t) Les Chinois, même lorsqu'ils ont admis chez eux des Européens qu'ils voulaient honorer, tels que des ambassadeurs , ne leur ont pas laissé la liberté de visiter le pays. «Nous résidions au milieu de Pékin, dit lord Macartney ; mais on ne nous permettait pâs de nous y promener à notre gré; nous étions, au contraire, gardés chez nous comme dans une espèce de prison. » Voyage en Chine et en Tartarie, tome V, ch. i, p. 226.