LIVRE III, C1IAPITRE XIV
fait accuser d'exagération les éloges que donnèrent à l'habileté de ce peuple les premiers voyageurs européens qui le visitèrent; mais en admettant qu'il existe un petit nombre de points en Europe où la culture est plus avancée qu'elle ne l'est dans aucune partie de l'Asie, il est incontestable qu'aucune nation appartenant à la même espèce d'homme n'a porté plus loin que les Chinois l'art de cultiver la terre ; il est même douteux si l'on trouverait un grand peuple d'espèce caucasienne qui mette plus de soin et d'intelligence dans la pratique de cet art. Nulle part on ne trouve d'aussi nombreux canaux pour la facilité des irrigations et des transports ; nulle part les engrais ne sont recueillis avec plus de soin ; nulle part on ne voit si peu de terres incuites, ni des champs mieux cultivés. A l'époque peu éloignée où Macartney visita ce pays, chaque champ avait, suivant lui, l'air d'un jardin propre et régulier (i). Il n'est aucun pays où un prince rende à l'agriculture des hommages analogues à ceux que lui rendent toutes les années , les empereurs chinois, et où les soldats soient employés à la culture des champs, excepté dans les courts intervalles pendant lesquels ils sont de service (2).
(1) Macartney, tome II, ch. ni et îv, p. 234, 270 et 324; et tome.IV, chapitres I et II, pag. 21, n5 et 116. — Barrow, Voyage en Chine, tome II, p. 227; et tome III, ch. xn, p. 73 et 74. — 1 Raynal, Hist. philos., 1. 1, liv. 1, p. ia/3.
(2) Macartney, tome IV, ch. 11, p. 116.
Il paraît qu'on ne trouve point en Chine ces grands propriétaires • ces riches fermiers qui mènent de vastes exploitations , et qui peuvent employer à l'agriculture les meilleures machines, le plus beau et le meilleur bétail (4); mais, si les terres sont un peu moins productives par suite d'une grande division 9 ce désavantage ne serait-il pas plus que compensé par une répartition plus égale des produits ? Cent familles qui vivent dans une médiocre aisance, ne valent-elles pas une famille qui regorge de superflu, plus quatrevingt-dix-neuf familles qui manquent du nécessaire? Ces immenses propriétés que nous jugeons si favorables à l'agriculture , n'existent guère que dans les pays où la population laborieuse a été dépouillée par une race de conquérans. Elles peuvent être un sujet d'orgueil pour les descendans des hommes qui s'en emparèrent ; mais comment pourraient-elles être un sujet de vanité pour les enfans de ceux à qui elles furent ravies ? Les Chinois, comme tous les peuples européens, ont été soumis à une race étrangère ; mais, après la défaite , ils n'ont été ni dépouillés de leurs terres , ni attachés à la glèbe. Ils n'ont pas acquis ainsi les avantages des grandes propriétés ; mais ils n'en ont pas éprouvé non plus les inconvéniens. On ne voit point parmi eux, dit Macartney , de ces fermiers spéculateurs qui cherchent par des monopoles à tirer un grand parti de leur ré-
( i ) Barrow, Voyage en Chine, tome III, ch. xn, p. 69 et 70.