LIVRE III, CHAPITRE XV
Le climat brûlant des tropiques n'a donc pas été plus défavorable, en Afrique, au développement des facultés intellectuelles de l'espèce éthiopienne, que le climat tempéré de l'extrémité australe de ce continent. Les peuples qui appartiennent à d'autres espèces et qui ont habité les côtes septentrionales de ce continent, ont-ils été arrêtés dans leur développement intellectuel par la chaleur du climat? Les sciences et les arts ont-ils été étouffés en Egypte par les rayons du soleil? Ces ruines, répandues sur un sol que ne put jamais épuiser l'avidité des barbares, y ontelles été apportées des forêts de la Germanie , ou des rives glacées du Volga? Ces monumens célèbres, dont les restes, mutilés par la main de pâtres stupides, excitent encore notre admiration, ont-ils été conçus, exécutés par des hommes dont la chaleur avait énervé l'esprit et éteint l'imagination (4) ?
occidentale d'Afrique, ch. i et ni. — Mollien, Voyage dans • l'intérieur de l'Afrique , ch. n et v.
(i) L'Egypte a été si souvent décrite, qu'on ne peut rien dire sur ses monumens, sans répéter ce que presque tout le monde sait. Cependant ^ je ne puis m'empêcher de faire connaître ici l'impression que produisit sur un voyageur l'aspect des ruines qui couvrent le sol de ce pays :
« Qu'on ne me parle plus de Rome, écrivait Norden ait baron Stosch ; que la Grèce se taise , si elle ne veut pas être convaincue qu'elle n'a jamais rien su que par le moyen de l'Egypte. Quelle vénérable architecture ! quelle magnificence! quelle mécanique ! quelle nation enfin , qui a eu le courage
Serait-ce en Europe que les climats froids auraient été particulièrement favorables aux progrès de l'intelligence humaine? N'est-ce pas , au contraire, en Italie, en Espagne, en France , que s'est opérée la renaissance des sciences et des arts? Les connaissances ne se sont-elles pas répandues graduellement vers le nord, et les pays les plus froids ne sont-ils pas les derniers où elles sont parvenues? On peut trouver, sans doute, en Pologne et même en Russie, des hommes qui sont arrivés à une haute civilisation ; mais ce n'est point par un petit nombre d'individus jouissant d'une grande fortune, qu'il faut juger des progrès d'une nation; c'est par la population entière. Or, dans ces pays, la population, si l'on fait exception d'une partie des habitans de quelques grandes villes, est encore moins avancée que ne l'était au quinzième siècle la nation française (4).
d'entreprendre des ouvrages si surprenans ; ils surpassent, en vérité , l'idée qu'on s'en peut former. » Norden , Voyage d'Egypte et de Nubie, p. 46 de la préface. L'armée française tout entière éprouva à l'aspect des mêmes ruines un sentiment semblable à celui deNorden. Denon, tome II, p. 27.
£1) Dans une partie de la nation , dit M. de Humboldt , le développement intellectuel peut faire des progrès très-marquans, sans que la situation des dernières classes devienne plus heureuse. Presque tout le nord de l'Europe nous confirme celle triste expérience ; il y existe des pays dans lesquels, malgré la civilisation vantée des hautes classes de la société , le cultivateur vil encore aujourd'hui dans le même avilissement sous lequel il gémissait trois ou quatre siècles