LIVRE III, CHAPITRE XV
n'y a pas plus de liberté politique, il y a beaucoup plus de liberté civile.
Chardin, Montesquieu et tous les écrivains qui ont adopté leurs opinions , ont observé que depuis des siècles l'esprit humain ne faisait plus de progrès dans les climats les plus chauds de l'Asie , et qu'au contraire les peuples de l'Europe qui vivent sous des climats froids ou tempérés , avançaient rapidement ; ils ont conclu de , ces deux grands phénomènes, que la chaleur est un obstacle au perfectionnement du genre humain ? et que le froid lui est favorable ; mais pour raisonner juste , ils auraient dû comparer les progrès des peuples asiatiques qui vivent sous un climat chaud ou tempéré , aux peuples de même espèce qui vivent dans les climats froids de cette partie du monde , et qui sont soumis à des gouvernemens et à des religions semblables; car, s'il est évident que l'état de ceux-là est plus stationnaire encore que l'état de ceux-ci , je ne vois pas quelle est la conséquence qu'on peut en tirer en faveur des premiers. Sans doute, on ne suppose pas que la civilisation n'a jamais eu de commencement dans l'Indostan, en Chine ou en Perse : ces peuples , comme tous les autres, sont partis d'un état d'ignorance et d'abrutissement, pour arriver au point où ils se trouvent. A une époque quelconque, ils ont donc fait d'immenses progrès : il y a infiniment plus loin des peuples du Kamtschatka jusqu'à eux, qu'il n'y a loin d'eux aux peuples que nous jugeons les plus
avancés. Or, comment la cause qui les empêche de faire le seconi pas, ne les a-t-elle pas empêchés de faire le premier (i ) ?
En exposant la nature, les causes et les effets de l'esclavage, je ferai voir d'une manière plus spéciale, quelles sont les causes qui rendent les peuples stationnaires , ou qui les font rétrograder. Je me proposais de faire connaître dans les chapitres qui précèdent , les lieux dans lesquels les facultés intellectuelles des peuples de diverses espèces se sont plus ou moins développées , afin de rechercher ensuite quelles ont été les causes physiques de ce développement ; je voulais rechercher, déplus, si la chaleur du climat, considérée en elle-même , est un obstacle au développement des facultés de l'esprit humain ; s'il est vrai , comme Chardin et Montesquieu le prétendent, qu'elle dissipe le feu de l'imagination, qu'elle détruit toute curiosité, qu'elle éteint toute
(i) La Chine est le pays qui a principalement servi de base au système Montesquieu ; mais la Chine n'est pas un climat très-chaud; elle jouit au contraire d'une température fort douce. « Tout ce que dit de la Chine cet éloquent et ingé- » nieux écrivain , et principalement ce qui a rapport au cli- » mat est absolument inexact , et les conséquences qu'il en » tire sont fausses ... La Chine jouit d'un climat tempéré d'un » bout de l'empire à l'autre. » Barrow , Voyage en Chine , tome I, ch. iv, p. 249 et 25o.
La Chine jouissant d'un climat tempéré , les Chinois devraient être, d'après le système de Montesquieu, le peuple le plus inconstant et h- plus changeant du monde.