LIVRE III, CHAPITRE XVII
renversé par les invasions des Européens , nous avons vu qu'aux deux extrémités de ce continent les hommes vivaient principalement des produits de la pêche ou de la chasse ; qu'en partant du côté du nord, on ne commençait à apercevoir quelques traces de culture que vers le quarantecinquième degré de latitude ; que la culture devenait plus considérable à mesure qu'on avançait vers l'équateur ; qu'on ne trouvait presque plus de peuples chasseurs sous la zone torride , chacun vivant principalement des produits de son agriculture; et que les seuls peuples qui eussent fait des progrès dans les arts se trouvaient entre les tropiques ou en étaient du moins trèsrapprochés.
Il n'est pas aussi facile de suivre sur ce continent le progrès des mœurs que les progrès de l'industrie. En général, les observations sur les mœurs exigent plus de temps et de sagacité que les observations sur les arts. Elles ne peuvent être faites que sur les lieux, et il est impossible de les renouveler, quand les peuples ont disparu ou que de violentes secousses ont modifié leur existence. Il a suffi, pour juger de l'intelligence des peuplades qui habitent aux deux extrémités du continent américain, de considérer quelques instans leurs instrumens de chasse ou de pêche , et d'examiner de quelle manière sont formés les vêtemens ou les cabanes qui les garantissent du froid. Les produits industriels peuvent être transportés au loin, et nous pouvons souvent re-
faire par nous-mêmes, sans presque nous déplacer, les observations que les voyageurs ont faites sur les lieux. Il nous est facile, par exemple, de juger si les descriptions que les navigateurs nous ont données de l'industrie des insulaires du grand Océan sont exactes t il nous suffit de nous transporter dans les «abinets où sont déposés les objets que plusieurs de ces voyageurs en ont apportés. Les produits des arts ou de l'industrie survivent d'ailleurs fort souvent aux peuples qui les ont créés; et c'est ainsi que nous pouvons juger, au moins partiellement, sans avoir recours à aucune description, des talens des anciens peuples de l'Italie et de la Grèce.
Mais les observations sur les mœurs présentent des difficultés plus graves et plus nombreuses. Si le climat sous lequel un peuple est placé est rigoureux, comme celui de l'extrémité australe et celui de l'extrémité boréale de l'Amérique, les voyageurs ne peuvent pas s'y arrêter pour faire sur les mœurs des habitans des observations suivies. Aussi, quoique les peuples qui vivent près du détroit de Magellan, sur la terre de Feu, et à l'embouchure des rivières qui se dirigent vers l'océan arctique, aient été visités par des voyageurs doués de beaucoup de sagacité, nous ne connaissons d'eux que leur excessive misère et leur stupidité. Nous ne connaissons pas beaucoup mieux les mœurs des peuples du centre de l'Amérique , qui , au quinzième siècle , étaient les plus civilisés djc ce continent, et qui furent asservis