‹ Traite de législation; ou, Exposition des lois générales suivant lesquelles les peuples prospérent, dépérissent ou restent stationairesChapitre 14 sur 276 · LIVRE III, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE III

d'industrie le plus simple de tous, celui qui consiste à pourvoir à sa propre subsistance : c'étaient les peuples vaincus qui leur donnaient du pain ; c'étaient des affranchis ou des esclaves qui seuls savaient cultiver les arts dont ils ne pouvaient se passer; et les esclaves ne se renouvelaient que par la guerre.

Leurs facultés intellectuelles étaient moins développées encore que leurs organes physiques ; ils ignoraient les lois les plus simples de la nature : ils voyaient partout des prodiges, et étaient sans cesse environnés de terreurs superstitieuses. Us n'avaient que la sagacité propre aux animaux qui vivent de proie : ils savaient tromper ou vaincre les peuples dont ils avaient résolu la ruine ; mais en général leurs lumières n'allaient point au-delà

Le perfectionnement moral était en raison du développement intellectuel : en leur qualité de maîtres, ils étaient en état d'hostilité contre leurs esclaves ; en leur qualité de patriciens et de plébéiens , ils étaient en état d'hostilité les uns contre les autres ; en leur qualité de Romains \ ils étaient en état d'hostilité contre le genre humain ; car ils voyaient des ennemis partout où ils ne voyaient pas de sujets, et leurs sujets étaient toujours traités en ennemis. Toutes les passions malveillantes, l'orgueil, la fourberie, la vengeance, la cruauté, la haine, fermentaient dans leurs ames ; et l'on en voyait des explosions fréquentes ou dans les soulèvemens des esclaves ,

ou dans les dissensions civiles, ou dans les guerres étrangères.

Il est rare ou, pour mieux dire, il n'arrive jamais que les écrivains qui jugent de la grandeur ou de la décadence d'un peuple , se rendent bien compte du sens qu'ils attachent à ces mots; quelques-uns, considérant les hommes comme des machines de guerre , voient la grandeur d'un peuple dans le nombre de ses armées, dans 'les victoires qu'il a remportées , dans le nombre d'êtres humains qu'il a tués , dans l'étendue des campagnes qu'il a ravagées , dans le nombre de villes qu'il a détruites, dans les monumens des arts destinés à transmettre à la postérité le souvenir de ces effroyables destructions, toi -

D'autres écrivains, considérant les hommes comme des machines de production ou de transport, voient exclusivement la prospérité d'un peuple dans la quantité de marchandises qu'il produit, dans la rapidité avec laquelle certains objets sont fabriqués, transportés d'un lieu dans un autre , et échangés ; ils s'embarrassent peu si la population se compose d'hommes débiles ou robustes, intelligens oustupides, vicieux ou vertueux ; si le talent de chacune de ces machines productives se borne à l'opération mécanique la plus simple , ou s'il s'étend à un grand nombre d'opérations diverses ; si la partie de la population par laquelle les travaux sont exécutés, est ou n'est pas réduite à ce qui est rigoureusement

LIVKE III y CHAPITRE III» 2j

nécessaire à la conservation des forces que demande la production ; si la partie la plus sûre de son travail ne lui est pas régulièrement enlevée par une aristocratie féodale , sacerdotale ou militaire, sous le nom de dîmes, de taxes ou d'impôt ; ils s'embarrassent moins encore de savoir si l'existence de la masse de la population se réduit à une vie purement animale , ou si elle comporte quelque genre de vie intellectuelle et morale ; tout est bien à leurs yeux, pourvu que les magasins se vident et se remplissent dans le moins de temps possible : dans ce système , on peut savoir que la prospérité de telle nation dépasse la prospérité de telle autre de tant d'aunes de draps ou de tel nombre de machines.

D'autres calculent la prospérité d'un peuple exclusivement par la quantité de grain que le sol produit , ou par le nombre et la force des animaux qu'il nourrit ; s'ils voient des champs bien cultivés , des prés bien arrosés , des propriétés bien closes , et des routes bien percées ou bien entretenues, il ne leur en faut pas davantage pour leur persuader que la prospérité nationale a atteint le terme le plus haut auquel elle puisse arriver ; ils ne s'embarrassent pas de savoir si la partie la plus nombreuse de la population vit dans l'aisance ou dans la misère ; si elle n'est pas réduite à un sort plus misérable que celui des animaux qu'elle élève ; si elle n'est pas abrutie par la superstition , courbée sous le sceptre d'un prêtre 9 sous le sabre d'un soldat , ou sous le bâtoii

d'un officier de police ; peu leur importe que les hommes qui cultivent les champs, soient, Comme les ilotes, le jouet du petit nombre de ceux qui en consomment les produits; qu'ils se prosternent devant les plus vils animaux comme les Egyptiens , ou qu'ils tremblent sous le bambou comme les Chinois : ce qui fait la grandeur d'un peuple , ce n'est pas la grandeur de chacun des hommes dont il se compose ; c'est Fétat du sol sur lequel il est placé ; c'est le nombre et l'embonpoint des animaux qu'il élève.

D'autres mesurent la prospérité d'une nation par le nombre des individus qui se trouvent sur un espace donné de terrain : si , sur deux pays égaux en étendue , ils remarquent que l'un a une population double de l'autre, ils déclareront que la prospérité du premier est double de la prospérité du second ; ils n'examineront pas quel est celui des deux chez lequél on trouve les hommes les plus forts, les plus robustes, les plus intelligens , les plus sages ; pour eux la première qualité c'est de multiplier. C'est en vertu de ce principe d'estimation que tel gouvernement accordera des privilèges ou des pensions, non aux pères de famille qui auront le mieux élevé leurs enfans, et qui auront su les rendre heureux , mais à ceux qui en auront eu le plus grand nombre : comme si le mérite consistait à les faire naître, et non à faire d'eux des hommes utiles à leurs semblables.

Enfin, il est des hommes qui, dans leurs calculs sur ce qui constitue la prospérité d'une nation,

Page 1