LIVRE III, CHAPITRE III
oublient la moitié du genre humain , et qui ne comptent pour rien le développement physique, moral et intellectuel des femmes ; il leur importe peu qu'elles soient incapables de se rendre à ellesmêmes ou de rendre à autrui aucun service , et qu'elles soient privées d'intelligence même sur les choses qui les intéressent le plus ; tout défaut ou toute imperfection ayant pour effet de les rendre plus dépendantes , est considéré comme une heureuse qualité ; les liens qui arrêtent le développement de leurs facultés intellectuelles et morales , leur paraissent aussi bien imaginés que les liens au moyen desquels les Chinois arrêtent le développement des pieds de leurs filles : les uns comme les autres ont pour but et pour effet de les empêcher de se soutenir par leurs propres forces.
Lorsqu'on examine ce qui constitue la prospérité d'une nation , il faut faire entrer en ligne de compte, non-seulement chacune des parties dont un être humain se compose , mais chacun des hommes qui appartiennent à cette nation; les dénominations diverses sous lesquelles on désigne les hommes dans chaque état 5 ne les font pas changer de nature ; à Sparte , les ilotes ne faisaient pas moins partie du genre humain que les Spartiates ; à Athènes , à Rome , les affranchis et les esclaves étaient des hommes comme les citoyens ; en Pologne , en Russie , les serfs sont aussi bien des hommes que les seigneurs ; en France, en Angleterre et dans d'autres pays, les
5o TRAITÉ DE LÉGISLATION .
paysans, les ouvriers, les domestiques , ne sont pas moins une partie de l'espèce que les bourgeois, les gentilshommes ou les lords; enfin, partout les femmes sont une partie aussi essentielle de l'espèce que les hommes : tous les individus , sous quelque dénomination qu'on les désigne , sont susceptibles de développement et de dépérissement , et c'est par la prospérité et la grandeur de chacune des parties , qu'il faut évaluer la grandeur et la prospérité de l'ensemble.
Les progrès de l'industrie , du commerce, de l'agriculture, sont sans doute des élémens essentiels de la prospérité des nations ; mais ils ne la constituent pas exclusivement; prendre la prospérité d'une chose quelconque pour la prospérité d'un peuple , c'est confondre le moyen avec la fin. Un riche propriétaire de terres peut les rendre très-fertiles et les cultiver avec le plus grand soin, tandis que les hommes qu'il emploie à la culture manquent des choses nécessaires à la vie , et sont dans l'état le plus misérable. La quantité ou la qualité des produits ne prouve pas toujours le perfectionnement de l'homme auquel ils sont livrés; car cet homme peut les dépenser en consommations frivoles ; il peut être atteint de vices nombreux, soit au moral, soit au physique. Ce qui peut être vrai pour un individu, peut l'être pour une multitude; et on peut dire d'un capitaliste ou d'un fabricant, ce que je dis d'un propriétaire de terres (4).
[i) La misère ou la prospérité d'une partie de la popula-