LIVRE III, CHAPITRE XVII
Nul n'ayant de garantie que sa force personnelle et celle des individus auxquels il est lié par le sang ou par l'amitié , chacun est le juge de la peine que méritent les injustices ou les offenses qui lui sont faites. De là résulte un esprit de vengeance qui ne s'éteint que par la mort de celui qui en est animé , ou par l'assassinat de celui qui en est l'objet. La moindre querelle fait mettre le poignard à la main ; un seul mot jugé insultant allume dans leur sein une flamme qui ne peut s'éteindre que dans le sang de l'offenseur ; jamais une injure ne se pardonne de bonne foi (4). Un homme dissimule quelquefois pendant vingt ans sessentimens vindicatifs, pour attendre que l'occasion de les satisfaire impunément se présente (2). Pour se venger d'une offense , un sauvage parcourt, à travers les forêts i plusieurs centaines de milles ; il se cache dans le creux d'un arbre ; il y reste plusieurs jours et plusieurs nuits sans maritente où couchaient MM. Lauriston et Darbaud , qui étaient de garde à l'observatoire ; ils enlevèrent un fusil garni d'argent ainsi que les habits (Je cês deux officiers qui les avaient placés par précaution sur leur chevet : une garde de douze hommes ne les aperçut pas, et les deux officiers ne furent point réveillés. Tome'll, ch. vu, p. 177, 178 et 179. Voyez Cook, troisième Voyage ,liv. iv, ch. 1 et 11 ; tome V, p. 40 et 122. — Hennepin, p. 91.
(1) Charlevoix, Nouvelle-France, tome IV, liv. xix, p. 7. — *Weld,, tome III, ch. xxxv, p. 109. — Lahontan, tome II, p. 102. — J. Long, ch. rx p. 149. — La Pérouse, tome II, ch. ix, p. 216 et 217.
(2) Weîd, tome II, ch. xxx, p. 148 et 249.
ger; et , si son ennemi se présente, il fond sur lui avec la rapidité d'un oiseau de proie, l'égorgé, lui arrache la chevelure, et disparaît, glorieux de pouvoir raconter aux siens le triomphe qu'il a obtenu (4 ). La vengeance ne s'arrête pas sur celui qui l'a allumée j elle s'étend sur ses enfans, sur les membres de sa famille, sur toutes les personnes qui appartiennent à sa tribu (â). Elle n'est pas excitée seulement par des offenses personnelles ; elle l'est par celles qui sont faites à ses parens , à ses amis , aux membres de sa horde (3).
La crainte des représailles oblige quelquefois ces hommes à dissimuler leur vengeance, ou à en suspendre les effets > mais lorsque l'ivresse leur a ôté toute prévoyance*, il n'est aucune violence à laquelle ils ne s'abandonnent. Quoique, dans de pareilles circonstances, les femmes prennent soin de cacher les armes de leurs maris, une horde ne se plonge jamais dans l'ivresse sans que plusieurs individus ne se livrent au meurtre . Les maris égorgent leurs femmes , ou les femmes leurs maris : les enfans massacrent leur père, ou le père ses
(ï) J» Long, eh. ix, p* 147. — Weld, tome III, chap. xxxv, p, 109. — Michaux, Voyagé à l'ouest des monts Alleghanys,, ch. xvii, p. 275 et 176. — J. F. D. Smith, tome I, ch. xliii,, p. 173 et 174.
(a) Volney, Tableau du climat et du sol des Etats-Unis, tome II, p. 148 et 149. — Weld, tome II, chap. xxx, p. af&
(3) Ulloa, Discours philosophique, tome II, dise. XVI II*