LIVRE III, CHAPITRE XIX
soit qu'il s'agisse de suivre un nouveau maître auquel elles ont été vendues , soit qu'il s'agisse d'allaiter de jeunes ours à la place des enfans qu'elles ont perdus. Lorsque les hommes prennent, en effet, de ces animaux trop jeunes pour être mangés , c'est par leurs femmes qu'ils les font allaiter, jusqu'à ce qu'ils aient acquis la grosseur convenable pour être égorgés (1).
Des hommes qui traitent leurs femmes avec tant demqpris, qui les vendent, les échangent, les reprennent, disposent d'elles enfin comme de leurs meubles, devraient, à ce qu'il semble, être étrangers au sentiment de la jalousie. Il est cependant peu de peuples chez lesquels ce sentiment se manifeste avec plus d'énergie et produise, des effets plus terribles. Des hommes qui vivent dans un pays couvert de glace et de neige pendant les trois quarts de l'année, se livrent à cette passion avec une violence extrême (â); un simple doute, surtout quand ils sont dans un état d'ivresse , suffit pour leur faire assassiner leur rival supposé (5). Les peuples du nord-ouest, qui habitent sous la même latitude, entre le cinquantième et le soixante-cinquième degré , se montrent également emportés dans leur jalousie : un mari qui. croit que sa femme a manqué de fldë—
(r) Hearne, ch. x, p. 347*
(2) Mackensie , premier Voyage, tome I, p. 282 et 283 ; deuxième Voyage, tome II, p. 199 et 200. — Hearne, eh. ix, p. 289.
(3) J. Long, eh. x, p. 177.
5o6 TRAITÉ DE LÉGISLATION.
lité , est capable de la poignarder et de dévorer son enfant (4). Dans le Haut-Canada, un homme qui soupçonne sa femme d'adultère , la tue ou lui arrache le nez et les oreilles avec les dents (ïï). La jalousie paraît , au contraire, inconnue chez quelques peuples du Bas-Canada , dans la Californie et entre les tropiques. Si ce sentiment s'y trouve , il est si faible qu'Azara pensait que les indigènes n'étaient pas susceptibles de l'éprouver (5).
Quelque misérables que soient les femmes sous la puissance de leurs maris, il est pour elles un malheur plus grand : c'est celui d'être abandonnées à leurs propres forces. Telles sont les calamités attachées à l'état de peuple chasseur ou pêcheur , que , si un homme vient à mourir > sa famille périt de misère, à moins qu'un autre ne veuille s'en charger ; la mort d'un chef est suivie de celle de six ou sept femmes et de tous les enfans qui lui appartiennent (A). Chez quelques peuplades, un homme se charge quelquefois de
(1) La Pérouse, tome II, liv. vin, p. 2o5 et 206. — Fleurieu, Voyage du capitaine Marchand, t. II, chap. iv, p. 94.
(2) Charlevoix, Nouvelle-France, t. 1, liv. 111, p. Ï94 et 195, et t. 2, liv. vin, p. 39. — Hennepin, p. 38.
(3) Lahontan , tome II, p. i3g. — La Pérouse, tome II, ch. xi , p. 3o3 j et tome IV, p. 6i. — Azara, tome II, ch. x, p. 60. — c« Dans la Guyane les maris sont très-jaloux; ils tuent à l'instant les femmes infidèles. » Stedman, tome II , ch. xiv , p. 02. — Hennepin , p. 296 et 297.
(4) Hearne , ch. ix, p. 38g.