LIVRE III, CHAPITRE XX
semens répandus dans les lieux qu'occupaient leurs villages (i). Le tableau qu'a tracé Mackensie d'une peuplade atteinte par la petite vérole, peut donner une idée des maux qu'éprouvent ces peuples, quand ils sont attaqués par une épidémie.
« La petite vérole, dit-il, étendit ses ravages parmi eux avec autant de rapidité que la flamme consume l'herbe sèche des campagnes. Ils ne pouvaient ni fuir ses atteintes, ni résister aux cruels effets de son poison ; elle fit périr des familles et des tribus entières. Quel horrible spectacle pour ceux qui étaient alors dans ce pays î Il n'offrait de toutes parts que des infortunés prêts à expirer à côté des cadavres de leurs parens et de leurs amis, et des hommes désespérés, qui , pour ne pas devenir la proie de ||l contagion , prenaient l'affreux parti de se/ionner euxmêmes la mort.
» La malheureuse habitude qu'ont ces peuples imprévoyans de ne jamais songer aux besoins du lendemain, accrut beaucoup les maux que leur fit souffrir la petite vérole. Ils étaient dépourvus non-seulement des remèdes contre ce mal, mais de toute autre espèce de soulagement, et ils n'avaient à opposer à la disette que la fureur et un vain désespoir . Pour achever cet horrible tableau,
(i) Charlevoix, Nouvelle-France, tome I, liv. v, p. 296 , tome II, liv. ix, p. 221 et 222; tome III, liv. xvm, p. 3o4; 4i3 et 414. — Weld, tome III, ch. xxxiv, p. 63.
j'ajouterai qu'une partie des cadavres était traînée hors des cabanes par les loups, que cette proie semblait rendre encore plus féroces, tandis que le reste était dévoré dans les cabanes mêmes par les chiens affamés.
» On voyait souvent le père d'une famille que la contagion épargnait encore, appeler ses enfans autour de lui pour leur faire contempler leurs parens ou leurs amis dont il attribuait l'état affreux à quelque mauvais esprit qui voulait exterminer leur race. Alors il les exhortait à braver les horreurs de la mort , et à employer les secours de leur poignard pour terminer leur ^propre existence. S'ils n'avaient pas le courage de suivre un si triste conseil , il les égorgeait luimême, en croyant leur donner une dernière marque d'affection; et tournant ensuite son glaive contre sa poitrine, il s'empressait de s'ôter la vie pour aller les rejoindre dans le séjour où l'on est à l'abri des maux qui affligent l'humanité^). » ^
Les souffrances inséparables de l'état de barbarie dans lequel vivent ces peuples , les rendent sérieux et graves. Plusieurs ne connaissent ni le çhant, ni la danse ; ceux qui possèdent un certain genre de musique, n'ont qu'un chant lugubre et mélancolique. Ils entrent dans une cabane, sans regarder ni saluer personne 3 ils s'accroupissent à la première place qui se présente, allu-
(1) Mackensie, premier Voyage, tome I, p. 33-36,