LIVRE III, CHAPITRE XX
ment leur pipe et fument sans dire un seul mot ; si on les interroge , leur réponse est concise et presque monosyllabique (i). Les questions qu'ils se font , quand ils se rencontrent après quelques jours d'absence, ont pour objet de connaître les malheurs qui leur sont arrivés , les amis ou les parens qu'ils ont perdus , les disettes ou les famines qu'ils ont éprouvées (2). La mort est en elle-même un accident si peu redoutable > qu'ils la considèrent souvent comme un événement heureux : ils n'y voient que la fin de leurs misères ; aussi n'est-il pas rare qu'ils se la donnent eux-mêmes (3).
Les tourmens qu'ils font souffrir à leurs prisonniers n'ont pour cause que l'opinion où ils sont que la mort qui n'est pas accompagnée de douleurs, est un bien plutôt qu'un mal. « Lorsque les Européens, dit Lahontan , s'ingèrent de reprocher à ces sauvages leur férocité , ils vous répondent froidement que la vie n'est rien; qu'on ne se venge pas de ses ennemis en les égorgeant, mais en leur faisant souffrir des tourmens longs , âpres et aigus ; et que , s'il n'y avait que la mort à craindre dans les guerres, les fem-
(1) Charlevoix , Nouvelle France, tome I, liv. îv, p. 23o. — Lahontan, tome II, p. 102. — Hennepin, p. 14 et 5i. — Azara, tome II, ch. x, p. 14 et 60. — De Hnmboldt, Essai politique, tome I, liv. 11, ch. vi, p. 414.
(2) Hearne , ch. ix, p. 3o8 et 3ocj.
(3) Lahontan, tome II, p. 96, 97 et 1 5 1 . — Volney, Tableau du climat et du sol des Etats-Unis, tome II, p. 452.
mes les feraient aussi librement que les hommes (i). » L'état de souffrance est pour eux si habituel , et leur imagination est tellement familiarisée avec les douleurs les plus atroces , qu'ils supportent , sans se plaindre ou même en excitant leurs bourreaux, les tortures les plus longues et les plus horribles que leurs ennemis puissent inventer (2).
Sous les climats âpres du Canada , les sauvages sont poursuivis, dans les temps de disette, par l'image des calamités , jusque dans leur sommeil . « Ils rêvent , dit Raynal , qu'ils sont entourés d'ennemis ; ils voient leur bourgade surprise nager dans le sang ; ils reçoivent des outrages , des blessures ; on leur enlève leurs femmes , leurs enfans, leurs amis. À leur réveil, ils prennent ces visions pour un avis des dieux ; et la crainte que met cette opinion dans leur ame, ajoute à leur férocité par la mélancolie dont elle teint toutes leurs idées et leurs sombres regards (3) »
Cependant, quelque misérable que soit l'état de ces peuples , quelque profond que soit leur abaissement dans l'échelle de la civilisation , ils ont un orgueil farouche, indomptable. Ils se croient une race supérieure , et s'imaginent faire beaucoup d'honneur à un Européen que* de
(1) Lahontan, tome II, p. 175.
(2) Charlevoix, Nouvelle-France, tome I, liv. iv et vi , passim. — Hennepin, J. Long, etc.
(3) Tome VIII, liv. xv , p. 52 et 53.