‹ Traite de législation; ou, Exposition des lois générales suivant lesquelles les peuples prospérent, dépérissent ou restent stationairesChapitre 180 sur 276 · LIVRE III, CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XXI

uns n'avaient pas à dissimuler leur ressentiment, pour se venger avec plus de certitude et d'impunité, les autres leurs soupçons et leurs craintes pour prévenir ou désarmer la vengeance.

La sûreté des propriétés n'avait pas sur les mœurs moins d'influence que la sûreté des personnes. Dans les momens d'abondance, la masse de la population ne consommait pas au-delà de ses besoins , puisqu'elle avait la faculté de conserver ses ressources pour un autre temps. Aussi, ces peuples s'étaient-ils fait de la tempérance une si grande habitude , qu'ils considérèrent comme une espèce de prodige la voracité des Espagnols. Ils n'auraient manifesté aucun étonnement à cet égard , si , comme les chasseurs du nord , ils avaient été accoutumés à consommer en un seul repas ce qui leur eût suffi pour en faire six. Ayant moins à craindre de se voir ravir les fruits de leur travail, ils étaient moins portés à l'oisiveté.

Lorsque l'on considère , en effet , les travaux que ces peuples avaient déjà exécutés au quinzième siècle , sans le secours d'aucun instrument de fer ni d'aucun de nos animaux domestiques, leurs routes , plus belles qu'aucune de celles qui existaient à cette époque chez les nations européennes ; leurs acquéducs et leurs palais dont le temps n'a pas encore effacé les débris ; leurs établissemens de postes inconnus alors parmi nous; leurs connaissances astronomiques; leur division du temps , et les progrès de plusieurs arts , il n'est pas possible de croire qu'ils eussent moins

d'intelligence et d'activité, que les peuples des climats froids , incapables de se donner aucun mouvement à moins qiie la faim ne les presse , ou qu'ils ne soient excités par la vengeance.

Les Espagnols nous apprennent peu de choses sur les relations de famille qui existaient chez ces peuples au temps de la conquête ; nous ne pouvons pas douter cependant que l'état des femmes, des enfans , des vieillards , ne fut de beaucoup supérieur à ce qu'il était chez les tribus du nord. La population existant principalement au moyen des travaux de l'agriculture , les hommes se livraient à ces travaux comme les femmes, chacun dans la mesure de ses forces. Ce genre d'occupation, auquel les femmes s'adonnaient, loin d'être pour elles une cause de mépris , devait être au contraire une cause d'estime; car il les élevait au niveau des hommes, et en quelque sorte au niveau du prince qui s'honorait de son triomphe sur la terre. Elles n'étaient pas obligées de suivre les hommes à travers les forêts , au milieu des neiges , accablées de fardeaux , sans cesse exposées à être outragées par leurs maris , à être enlevées par des hordes ennemies , ou à périr de misère. Rien ne prouve et ne peut faire même.présumer qu'elles fussent , comme chez les peuples du nord, la proie des lutteurs les plus forts , vendues, échangées, jouées comme une marchandise.

Les enfans ni les vieillards n'étaient pas non plus exposés aux mêmes dangers : il était plus facile de pourvoir à leurs besoins; ils n'avaient pas

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