LIVRE III , CHAPITRE XXVI. 3§Ç
la conduite de ces insulaires envers les navigateurs européens, et non à la conduite qu'ils tiennent les uns envers les autres. Je ferai même observer ici que ceux qui ont fourni le plus d'exemples de violence et de brutalité les uns à l'égard des autres , sont ceux chez lesquels les rangs sont le plus marqués. On n'a pas observé, par exemple, chez les habitans de la Nouvelle-Zélande , qui , sous d'autres rapports, sont. les peuples les plus barbares , des chefs faisant la police à coups de bâton et de massue.
Mais comment des peuples qui, dans leurs relations mutuelles, ont si peu de douceur, et qui semblent ne reconnaître d'autre loi que la force, se sont-ils d'abord montrés si doux envers les navigateurs européens? Ces navigateurs nous donnent eux-mêmes la solution de ce problème : « Il n'y a personne, dit La Pérouse, qui, ayant lu les relations des derniers voyageurs, puisse prendre les Indiens de la mer du sud pour des sauvages; ils ont, au contraire, fait de très-grands progrès dans la civilisation , et je les crois aussi corrompus qu'ils peuvent l'être relativement aux circonstances où ils se trouvent : mon opinion là-dessus n'est pas fondée sur les différens vols qu'ils ont commis, mais sur la manière dont ils s'y prenaient (4). Les plus effrontés coquins de
(i) La Pérouse avait emporté dans ses voyages les idées que donne J.- J. Rousseau sur l'innocence de la vie sàuvage et sur les vices qu'enfante l'état social. Il dit en conséquence que les Malais ne doivent pas être pris pour des sauvages;
l'Europe sont moins hypocrites que ces insulaires ; toutes leurs caresses étaient feintes ; leur physionomie n'exprimait pas un seul sentiment vrai; celui dont il fallait le plus se défier , était l'Indien auquel on venait de faire un présent , et qui paraissait le plus empressé à rendre mille petits services (i). Les Malais, dit ailleurs La Pérouse, sont aujourd'hui la nation la plus^perfîde de l'Asie, et leurs enfans n'ont pas^ dégénéré, parce que les mêmes causes ont préparé et produit les mêmes effets (2).
Les observations que fait La Pérouse d'une manière générale, sont confirmées d'une manière particulière par lui-même et par d'autres voyageurs, relativement aux habitans de presque toutes les îles ; elles sont prouvées surtout par la multitude des faits qu'ils rapportent. Les habitans des îles de la Société , dont la conduite envers les Européens a été un sujet d'éloge pour Cook et Bougain ville , n'ont montré de la douceur qu'après avoir vainement tenté de surpren-
qu'ils ont, au contraire, fait de très-grands progrès dans la civilisation , et qu'il les croit aussi corrompus qu'ils peuvent l'être relativement aux circonstances où il se t rouvent ; mais à mesure qu'il a avancé dans ses voyages, l'expérience a corrigé cette erreur ; il a fini par se convaincre par de funestes expériences, ainsi qu'on le verra plus loin, que, plus les hommes sont près de l'état sauvage, plus leurs vices sont multipliés. Dentrecasteaux , parti avec la même erreur , s'en est corrigé de la même manière.
(i) La Pérouse, tome II, ch. iv, p. io5.
(a) Ibid.j ch. xxv, p. 279.