LIVRE III, CHAPITRE XXVIII
Ces insulaires , qui semblaient être en paix entre eux lorsqu'ils furent visites par le capitaine Cook, reçurent les navigateurs anglais avec bienveillance , et leur laissèrent librement parcourir leur pays : « Il est aisé de voir, dit Cook en parlant d'eux , qu'ils n'ont reçu en partage de la nature qu'un excellent caractère. Sur ce point , ils surpassaient toutes les nations que nous avions connues ; et quoique cela ne satisfît pas nos besoins, nous étions charmés de leur trouver cette qualité qui nous procurait une paix et une liberté précieuses (i). » Lorsqu'ils ont été visités par des navigateurs français , leur position était changée , et l'on a trouvé chez eux la misère, les ravages et les mœurs qui , chez de tels peuples , sont les conséquences de la guerre. .
Les Français leur ayant fait voir des cocos et des ignames en les engageant de leur en apporter , les insulaires , bien loin d'en aller chercher, voulurent acheter ceux qu'on leur montrait ; et offrirent en échange leurs sagaies et leurs massues 5 ils faisaient connaître qu'ils avaient grand faim , en montrant leurs ventres qui étaient extrêmement aplatis (â). Les officiers et le naturaliste de l'équipage, ayant pénétré dans l'intérieur de l'île, trouvèrent les habitans d'une maigreur
— Labillardière, Voyage à la recherche de La Pérouse, t. II, ch. xni, p. 197, 21 5, 2 16, 217 et 233.
(1) Cook, deuxième Voyage, tome IV, ch. vin, p. 439.
— Forster, ibid., p. 484 et 485.
(2) Labillardière , tome II, ch. xxm, p. 184.
extrême; les femmes et les enfans ressemblaient à de véritables squelettes (ï). Les alimens dont ils se nourrissaient , étaient des araignées, des pousses d'arbres , des racines peu substantielles ; quand cela ne suffisait pas , ils apaisaient leur faim en mangeant de la terre (2).
On doit être peu surpris que des peuples encore barbares qui sont réduits à une si horrible misère, finissent par dévorer leurs ennemis y et s'habituent à se nourrir de chair humaine. « Quelques-uns, dit Labillardière , se rapprochèrent des plus robustes d'entre nous et leur tâtèrent à différentes reprises les parties les plus musculeuses des bras et des jambes , en prononçant kaparec d'un air d'admiration et même de désir ; ce qui n'était pas très -rassurant pour nous; cependant ils ne nous donnèrent aucun sujet de mécontentement (3). Les Français, pendant leur séjour dans cette île, virent des habitans disparaître pendant quelque temps et revenir avec les
(1) Dentrecasteaux, tome I, ch. xvi, p. 355.
(2) Dentrecasteaux , tome I, chap. xv, p. 34.0. — Labillardière, tome II, chap. xiii, p. 2o5, 206, 209 et 214. — Les nègres de Guinée ont l'habitude de manger une sorte de terre onctueuse qu'ils mêlent à leurs alimens et qui se dissout comme le beurre. ( J. Mathews, lettres 11 et iv, p. 23 et 38. ) L'habitude de manger de la terre leur en rend lebesoin si grand , qu'ils ne peuvent s'en passer dans les colonies d'Amérique; mais celle qu'ils mangent sur ce continent leur est toujours funeste. Alexandre de Humboldt, Tableaux de la nature, tome I, p. 202 et 2o3.
(3) Labillardière, tome II, ch. xw, p. 197.