LIVRE III, CHAPITRE XXXIII. 5l
tion ignoble qu'on ne donne qu'aux paysans ou à des gens qui sont même au-dessous d'eux ; mais on dit y un esclave du roi, comme on disait jadis en France , un marquis (4) ; ce titre désigne que celui qui le porte est l'instrument ou l'allié du conquérant. S'ils parlent des bijoux ou des vête;mens les plus précieux , ils disent qu'ils sont dignes de la garderobe des esclaves du roi; s'ils parlent d'un ambassadeur admis à faire la révérence au monarque , il disent qu'il a baisé les pieds des esclaves du roi; enfin , s'ils parlent d'un fait héroïque exécuté par le roi lui-même, ils disent que les esclaves du roi ont fait une grande action (2) : rien n'est assez grand pour être digne du roi , et tout est attribué à ses esclaves , c'est-àdire aux soldats ou aux officiers de son armée (5).
L'éducation des princes correspond aux idées que les prêtres donnent d'eux au reste de la nation. Enfermés avec des femmes et des eunuques j
(1) Chardin, tome V, ch. v, p. 3o8.
(2) Ibid. tome II, p. 110.
(3) On voit que les Perses, en attribuant aux ministres tous les actes du prince, ne sont pas dans une ligne moins constitutionnelle que Delolme et que la plupart de nos écrivains. Ils sont également fort constitutionnels sous le rapport de la responsabilité ministérielle : il est peu de ministres dont tous les biens ne soient tôt ou tard confisqués , ou qui ne soient étranglés ou même écorchés. Enfin, les Perses sont plus constitutionnels qu'aucun peuple de l'Europe sous le rapport du droit de pétition; le palais de leur roi est habituellement environné de huit ou dix mille plaignans ou pétitionnaires , arrivés de tous les points de l'empire. Chardin,
5l6 TRAITÉ DE LÉGISLATION.'
on leur apprend d'abord à lire , à écrire , à tirer de Tare et à faire quelques ouvrages de la main ; mais ils ne reçoivent d'autre développement intellectuel que celui que leur donnent les prêtres ; et les prêtres ne leur enseignent que ce qui se tapporte à la religion; lire le Coran et savoir l'interpréter dans le sens que les prêtres désirent , c'est à quoi se réduit la science d'un prince. Il peut donc avoir, sur la divinité de sa personne , les mêmes idées que ses sujets , sans qu'il en résulte aucun danger pour le sacerdoce. Ce sont les idées de ses précepteurs qui régnent en lui , et ces idées n'ont rien de commun avec la morale ou avec l'humanité. Les prêtres se rendent maîtres des princes en formant leur entendement ; ils se rendent maîtres des princesses en devenant leurs maris. Ce sont eux, en effet , qui les épousent, et les enfans qu'ils ont d'elles ne sont pas moins capables de succéder au trône que les enfans des princes eux-mêmes (A).
tome V, chap. ni, p. 280. — Le respect pour ces maximes, n'est cependant ni un obstacle pour les mauvais ministres, ni une protection pour le public. Il ne faut pas conclure de là sans doute, que ces maximes sont funestes; la seule conséquence que je veuille en tirer, c'est que la sécurité dont un peuple jouit, est, en raison des mœurs, des lumières et de l'organisation des diverses classes dont il se compose, et non en raison d un certain nombre de maximes qu'on adopte ou qu'on rejette selon les circonstances.
(1) Chardin , Voyage en Perse, tome V, ch. 111 , p. 241 et 247, et chap. îv, p„ 2y5. — On verra ailleurs quelle est en