LIVRE III, CHAPITRE XXXIII
On conçoit que, dans un pays où les prêtres sont parvenus à propager de telles maximes, et où les princes reçoivent d'eux une telle éducation, les rois, qui commandent une armée recrutée parmi des hordes barbares , ne sauraient avoir beaucoup de respect ni pour les personnes, ni pour les propriétés (f). Aussi, le moindre désir du monarque est-il exécuté à l'instant où il se manifeste , sans que nul se permette ni d'en examiner la justice , ni d'en prévoir les conséquences. Si , dans un moment de dépit ou d'impatience, le roi dit, en parlant d'un grand de sa cour , qu'on lui arrache les jeux , l'homme le plus voisin les lui arrache , sans se le faire répéter; s'il dit* en parlant d'un vieillard qui s'est permis d'implorer pour un ami la clémence royale, au on écorche ce chien , à l'instant ses courtisans Fécorchent ; car en Perse , comme en Russie jusqu'au dernier siècle, il n'y a pas d'autres bourreaux , pour l'exécution des sentences royales, que le monarque et ses courtisans. Faire couper sept ou huit grands en pièces en sa présence; envoyer leurs femmes et leurs filles dans des maisons de prostitution , après les avoir fait promener dans les rues sur des ânes , faire arracher les yeux à ses propres enfans , à ceux de ses
Perse et dans d'aulres pays l'influence qu'exercent les prêtres sur la morale, les lois et la nature du gouvernement.
(1) Chardin peint en quatre mots le caractère des prêfres de Perse : ils' sont , dit-il, faux et envieux, avides e't perfides. Tome IX, p. T98.
sœurs et de ses frères ; confisquer les richesses qui le tentent, sont pour un roi de Perse des actions si familières et si habituelles qu'elles n'excitent pas même la surprise. Ses courtisans ne sont pas moins avides de grandeurs et de pouvoir, que ceux des gouvernemens les plus modérés de l'Europe ; ce qui prouve qu'un peuple peut être assez mal gouverné, même quand les ministres sont responsables (4).
En Perse , les femmes des grands ne sont que leurs esclaves; et comme la polygamie est en usage, elles sont tenues dans la réclusion la plus sévère. Les femmes de cette classe de la population sont dépouillées de toute espèce d'autorité, et ne se mêlent pas même des affaires" du ménage. Elles ne sont estimées ni pour leur esprit , ni pour leur adresse , ni pour aucun genre d'ouvrage ; elles ne sont considérées , en un mot , qu'en ce qu'elles servent aux plaisirs de leurs maîtres, et à la propagation de l'espèce. Cet abus de la force d'un sexe sur l'autre , et le mépris dont les faibles sont l'objet dans tous les pays où l'on ne peut recourir à la protection de la justice, ont pour résultat des vices contre nature, des violences, des meurtres, des empoisonnemens, des avortemens, des infanticides (â).
(1) Chardin, Voyage en Perse, tome III , p. 121 et 122 ; tome IV, ch. ix, p. 3i 8 et 5 19; tome V, ch. ii, p. 232, 241 et 242; tome IX, p. 212, 2i3 et 226.
(2) Chardin, tome II, p. 224, 228 et il\ i ; lome III, p. 27 1
et 272; tome VI, ch. xir, p. 8, 19, 26 et 3o.