‹ Traite de législation; ou, Exposition des lois générales suivant lesquelles les peuples prospérent, dépérissent ou restent stationairesChapitre 272 sur 276 · LIVRE III, CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XXXIII

Les officiers du prince exercent sur le peuple un pouvoir fort étendu ; mais ils ne peuvent pas cependant exercer sur lui un pouvoir égal à celui que leur maître fait peser sur eux. L'usage des présens qui vont toujours des pauvres aux riches, la vénalité des fonctionnaires et les corvées auxquelles les paysans sont soumis, sont pour la population des charges fort pesantes auxquelles chacun cherche autant qu'il peut à se soustraire.

Lorsqu'un pays a été soumis à un tel régime par une armée de conquérans barbares , et que le pouvoir sacerdotal sanctionne par son autorité le pouvoir militaire , il est aisé de prévmr les mœurs qui doivent en être la conséquence. Faut-il attendre que les officiers auront ^le la franchise et de l'élévation de caractère , devant un chef qui n'a qu'à faire un signe pour leur faire arracher les y^eux ou pour les faire écorcher vivans? Faut-il penser qu'en se voyant à tout instant à la veille d'être dépouillés de leur fortune, ils en seront fort économes, et s'imposeront des privations pour la transmettre à leurs enfans ? Faut-il penser qu'étant sans cesse exposés à l'injustice et à l'oppression , ils ne seront pas à leur tour injustes et oppresseurs, quand ils croiront pouvoir l'être impunément? Faut-il espérer, enfin, que des femmes exposées continuellement au mépris et à la violence , et n'ayant aucun moyen de défense honorable , n'auront pas recours à la ruse , à la perfidie , pour adoucir leur esclavage ou pour s'en venger?

Si des hautes classes de la société on passe aux classes inférieures, pense-t-on que les mêmes causes n'y produiront pas les mêmes effets ? que des hommes seront très-confians , s'ils n'ont aucune voie légale de se faire rendre justice quand ils sont trompés? qu'ils seront très-laborieux , s'ils n'ont aucune certitude d'être payés de leurs peines , ou s'ils sont sans cesse exposés à s'en voir ravir le fruit ? qu'ils seront très-véridiques , si la vérité les expose à des châtimens arbitraires? qu'ils n'auront jamais recours à la ruse, s'ils n'ont que ce moyen d'échapper à la violence. Les grands, suivant Chardin, sont flatteurs, fourbes, ramjfcns, avides, imprévoyans, prodigues, paresseux; ilser#tbien étonnant que cela ne fût pas; et que l'esclavage produisît sur eux des effets différens de ceux qu'il produit sous tous les climats.

Cependant , quel que soit l'état actuel de la population de la Perse, il ne faut pas croire qu'elle soit plus esclave et plus vicieuse que celle de l'Asie septentrionale, ou même que celle de quelques pays du nord de l'Europe. Les paysans ne sont point attachés à la glèbe; s'ils cultivent, comme ailleurs, un sol dont ils n'ont pas la propriété, ils ne le cultivent du moins qu'en vertu de conventions qu'ils ont librement faites; quelquefois, ils ont la moitié des produits, souvent même les trois quarts , selon la nature du sol. Les terres du roi sont également cultivées par des fermiers qui les ont prises volontairement, qui ont une part plus ou moins considérable des

Page 1