LIVRE III , CHAPITRE I
Souvent un homme doué d'une organisation physique excellente, n'a donné aucune habileté à ses organes 9 et ne peut en tirer que peu de services. Souvent aussi un individu doué d'une faible organisation, a acquis, par l'étude et l'exercice, une grande habileté , et tire de ses facultés des avantages inconnus au premier. L'homme qui réunit ces deux genres de perfectionnement, est supérieur à celui qui n'en possède qu'un seul* et celui qui possède le second est supérieur à celui qui ne possède que le premier.
Les facultés intellectuelles de l'homme sont également susceptibles de deux genres de perfectionnement. Dans un sens, on dit qu'un individu a l'entendement bien formé , si chacune de ses facultés intellectuelles est propre à remplir les fonctions auxquelles la nature l'a destinée. Ainsi entendu , le perfectionnement consiste dans la susceptibilité qu'ont les organes intellectuels d'être développés par l'étude ou l'exercice. Tous les esprits ne sont pas susceptibles du même genre de développement : quelques-uns sont plus propres que d'autres à acquérir certain genre de connaissances, ou à se livrer à des travaux particuliers. Il est hors du sujet que je traite de rechercher quelles sont les causes physiques et morales qui produisent ces différences ; il me suffît de les indiquer.
Dans un autre sens, on dit qu'un homme a les facultés intellectuelles perfectionnées, lorsque, par l'étude et l'exercice, il leur a donné tout le
développement dont elles sont susceptibles. Iî n'arrive jamais qu'une personne développe ses facultés intellectuelles , avec la même étendue , dans toutes les branches des connaissances humaines. Chacun choisit ordinairement un sujet d'études et y consacre la plus grande partie de son temps ; s'il se livre à des recherches relatives à d'autres connaissances, ce n'est, en général, que pour éclairer la science qu'il cultive d'une manière spéciale. Un homme peut donc avoir les facultés intellectuelles très-dé veloppées sur un sujet particulier, tandis qu'il ne leur a donné aucun développement sur des sujets différens. Tous les genres de connaissances sont utiles à ceux qui les possèdent et à leurs semblables; mais on juge encore ici du plus ou moins de perfectionnement intellectuel d'une personne ou d'une nation, par le degré d'utilité que le genre humain retire de ses lumières.
Dans les facultés intellectuelles comme dans les facultés physiques, le perfectionnement qui consiste dans la bonne organisation de l'individu, influe considérablement sur celui qui résulte de l'exercice, et celui-ci influe à son tour sur celuilà. Un homme doué d'un entendement sain, s'il se livre à l'étude , donne à ses facultés intellectuelles un développement que ne saurait donner aux siennes l'individu qui a reçu de ïa nature un entendement vicieux ou faiblement constitué. D'un autre coté, celui qui exerce son intelligence, lui donne une force et
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une promptitude qu'elle ne saurait avoir sans exercice; la force de l'esprit comme celle du corps, est autant en raison de l'exercice qu'on lui a donné, qu'en raison de ses dispositions naturelles.
L'homme qui joint l'étude à une bonne organisation primitive, a une supériorité incontestable sur celui qui n'a que l'un ou l'autre de ces deux genres de perfectionnement ; mais celui qui a cultivé, par l'étude et lê tfavail, une intelligence médiocre, a une supériorité non moins incontestable sur celui qui, étant né avec une excellente constitution intellectuelle, ne s'est livré à aucun genre d'étude , ou , ce qui est pis , qui a eu Tesprit faussé dès son enfance. Un homme né avec une intelligence faible, mais bien élevé , possède une immense supériorité intellectuelle sur un individu né avec les dispositions les plus heureuses,» mais abruti par le fanatisme ou par l'oppression.
Le perfectionnement intellectuel de l'homme consistant dans l'aptitude de chacune de ses facultés à remplir, le mieux qu'il est possible, les diverses fonctions auxquelles elles sont propres , il s'ensuit que l'individu qui peut appliquer son attention avec le plus de persévérance et le moins de fatigue aux objets qu'il a besoin de connaître; celui dont la mémoire retient avec le phis de fidélité et conserve le plus long-temps les impressions qu'il a reçues,- celui qui peut comparer le mieux et avec le plus de promptitude les diverses
idées qu'il conçoit, et apercevoir les rapports qui existent entre elles; celui dont l'esprit suit avec le plus de facilité l'enchaînement des faits ou des idées, soit qu'il remonte des effets aux causes, soit qu'il descende des causes aux effets ; celui qui sait le mieux combiner les images qu'ont produites sur son esprit les objets dont il a été frappé; enfin, celui qui peut le mieux connaître ce que les choses sont et ce qu'elles produisent, est aussi celui doat l'entendement est lé mieux organisé, ou dont les facultés intellectuelles sont les plus parfaites.
Le perfectionnement moral de l'homme consiste, non dans l'absence des diverses affections dont il est susceptible; non dans l'extinction d'un certain nombre de passions, et dans le développement de quelques autres; mais dans la juste direction de toutes, et dans l'empire qu'il exerce sur chacune d'elles, conformément aux règles d'une intelligence éclairée. La perfection morale de l'homme consiste donc moins dans la nature des passions dont il est affecté, que dans le discernement et dans la mesure avec lesquels il les applique. La passion de l'amour n'est en elle-même ni une vertu nijun vice : c'est une manière agréable de sentir dont nous sommes rarement les maîtres; elle commence à devenir vicieuse du moment qu'elle nous fait commettre des actions funestes à l'humanité. Haïr est en soi un sentiment pénible, et sous ce rapport c'est une passion vicieuse : mais haïr les habitudes et