LIVRE III, CHAPITRE VIII
Chardin prétend avoir observé dans ses voyages que la chaleur du climat énerve Fesprit comme le corps ; qu'elle dissipe ce feu d'imagination nécessaire pour l'invention et la perfection des arts ; qu'elle rend incapable de ces longues veilles et de cette forte application qui enfantent les beaux ouvrages dans les arts libéraux et dans les arts mécaniques ; que de là vient que les connaissances des peuples de l'Asie sont si limitées , et qu'elles ne consistent qu'à retenir et à répéter ce qui se trouve dans les livres des anciens ; que leur industrie est brute , et que c'est dans le septentrion qu'il faut chercher les sciences et les métiers dans la plus haute perfection (i).
pocrate et par Diodore de Sicile, dans un temps où la plus grande partie du globe était inconnue aux hommes les plus éclairés , fut aveuglément adoptée par Bodin , dans sa république, lequel la transmit à Chardin, qui la transmit à l'abbé Dubos et à Montesquieu, qui à leur tour l'ont transmise à Robertson, à Gibbon, à l'abbé Raynal, et à la plupart des écrivains qui sont venus après eux. Si^ en lisant l'Esprit des lois, on s'aperçoit que l'opinion de Chardin y est adoptée sans examen, on s'aperçoit en lisant Robertson qu'il a aveuglément adopté î'opinion de Montesquieu. L'historien fait arriver les faits pour justifier un système, au lieu de faire naître ses opinions de l'exposé des faits : History of America , Book IV, vol. II , p. i38 et 139, the 10 th. édit. — M. Malte-Brun a très-bien aperçu l'erreur dans laquelle sont tombés les écrivains qui ont fondé un système sur l'opinion d'IIippocrate à l'influence des climats : Précis de géographie universelle, t. III, liv. xlvi, p. 19 et 22, 20 édit.
(1) Chardin , Voyages en Perse, t. IV, ch. xvii, p. 91.
I l3 TRAITÉ DE LÉGISLATION.
« Je trouve toujours, dit ailleurs le même voyageur, la cause ou l'origine des mœurs et des habitudes des Orientaux, dans la qualité de leur climat, ayant observé dans mes voyages que comme ] les mœurs suivent le tempérament du corps , selon la remarque de Galien, le tempérament du corps suit la qualité du climat ; de sorte que les coutumes ou habitudes des peuples ne sont point l'effet dû pur caprice, mais de quelques causes ou de quelque nécessité naturelles qu'on ne découvre qu'après une exacte recherche (4). »
En adoptant ce système, Montesquieu n'a cependant pas voulu s'en rapporter aveuglément à l'opinion de Chardin ; il a soumis cette opinion à l'épreuve des faits. L'expérience d'après laquelle il l'a jugée, est d'une nature si extraordinaire, qu'elle serait incroyable s'il ne l'avait pas luimême consignée dans Y .Esprit des lois. Le jurisconsulte philosophe a pris la moitié d'une langue de mouton ; il l'a soumise alternativement à une température chaude, et à une température froide jusqu'à la glace. 11 a examiné, à l'aide d'une loupe , les effets produits par le froid et par le chaud, sur cette moitié de langue, et ces effets lui ont servi à déterminer l'influence que le froid et la chaleur exercent sur le physique et sur le moral de l'homme, dans toutes les parties de notre
(i) Chardin, Toya^c en Perse, t. VI, ch. xn, p. 9.