‹ Traite de législation; ou, Exposition des lois générales suivant lesquelles les peuples prospérent, dépérissent ou restent stationairesChapitre 62 sur 276 · LIVRE III, CHAPITRE VIII. H · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE VIII. H

globe. Voici quels sont les résultats de cette singulière expérience.

Par le seul effet de la température , l'homme du nord a un plus grand corps , et par conséquent plus de confiance en lui-même, c'est-à-dire plus de courage ; plus de connaissance de sa supériorité, c'est-à-dire moins de désir de vengeance ; plus d'opinion de sa sûreté , c'est-à-dire plus de franchise, moins de soupçons, de politique et de ruses. Les peuples des pays chauds sont timides comme les vieillards ; ceux des pays froids courageux comme les jeunes gens. Les peuples du nord doivent avoir peu de vivacité; ils doivent avoir peu de sensibilité pour les plaisirs et pour ia douleur : il faut écorcher un Moscovite pour lui donner du sentiment. Dans les climats du nord , à peine le physique de l'amour a-t-il la force de se rendre sensible ; dans les pays chauds, l'aine est souverainement mue partout ce qui a du rapport à l'union des deux sexes.

Dans les pays du nord, une machine saine et bien constituée , mais lourde , trouve ses plaisirs dans tout ce qui peut mettre les esprits en mouvement, la chasse, les voyages, la guerre, le vin. Vous trouverez dans les climats du nord des peuples qui ont peu de vices , assez de vertus , beaucoup de sincérité et de franchise. Approchez des pays du midi, vous croirez vous éloigner de la morale même; des passions plus vives multiplieront les crimes ; chacun cherchera à prendre sur les autres tous les a\antages qui peuvent

favoriser ces mêmes passions. Dans les pays tempérés, vous verrez des hommes plus inconstans dans leurs manières, dans leurs vices et même dans leurs vertus : le climat n'y a pas une qualité assez déterminée pour les fixer eux-mêmes,

La chaleur du climat peut être si excessive que le corps y sera absolument sans force. Pour lors, rabattement passera à l'esprit même; aucune curiosité, aucune noble entreprise, aucun sentiment généreux ; les inclinations y seront toutes passives, la paresse y fera le bonheur ; la plupart des châtimens y seront moins difficiles à soutenir que Faction de Famé , et la servitude moins insupportable que la force d'esprit qui est nécessaire pour se conduire soi-même (1).

Les Indiens sont naturellement sans courage par une conséquence de leur climat ; et s'ils exécutent des actes qui exigent de l'énergie, comme de se précipi ter volontairement dans les flammes, ou de s'infliger les peines les plus cruelles, c'est parce que le climat exalte leur imagination. Du temps des Romains, les peuples du nord de l'Europe vivaient sans arts , sans éducation , presque sans lois, et cependant, par le seul bon sens attaché aux fibres grossières de ces climats , ils se maintinrent avec une sagesse admirable contre la puissance romaine, jusqu'au moment où ils sortirent de leurs forêts pour la détruire (â).

(1) Esprit des lois, liv. xiv, ch. n.

(2) Esprit des lois , liv. xiv , ch» m.

Page 1