LIVRE III, CHAPITRE VIII. 12i
Le climat qui produit rabattement du corps et de l'esprit, qui prévient toute curiosité, toute noble entreprise, rend immuables, par cela même, la religion, les mœurs, les manières, les lois ; comme il porte les hommes vers la spéculation , il engendre le monachisme ; il engendre la paresse , et l'orgueil qui en est une conséquence; les hommes ne sont donc portés à un devoir pénible que par la crainte des châtimens ; la servitude est donc naturelle à certains pays particuliers de la terre (4 ).
La loi qui interdit l'usage du vin ne serait pas bonne dans les pays froids où le climat semble forcer à une certaine ivrognerie de nation. L'ivrognerie se trouve établie par toute la terre dans la proportion de la froideur et de l'humidité du climat. Passez de l'équateur jusqu'à notre pôle, vous y verrez l'ivrognerie augmenter avec les degrés de latitude. Passez du même équateur au pôle opposé, vous y verrez l'ivrognerie aller vers le midi , comme de celui-ci elle avait été vers le nord (2).
Le climat ne produit pas seulement des vices moraux , il engendre aussi des maladies , telles que la lèpre et la peste. C'est le climat qui porte les Anglais au suicide , au sein même de la prospérité. Enfin, c'est à la même cause qu'il faut
(i) Esprit des lois, ch. iv, vu , ix et x; liv. xv, ch. vu et vm.
(a) Esprit des lois, liv. xiv , ch. n.
attribuer les mœurs atroces des Japonais , et la méfiance que ces mœurs inspirent aux lois et aux magistrats de ce peuple (4 ).
Tel est le système de Montesquieu sur les effets du climat^, ou, pour parler avec exactitude, du froid et de la chaleur ; car cet illustre écrivain ne s'est occupé que de l'influence immédiate produite sur l'homme par la température de l'atmosphère. J'ai réduit ses opinions au plus petit nombre de termes possible , toutes les fois que je l'ai pu sans craindre d'altérer ses pensées : j'ai rapporté les expressions mêmes dont il s'est servi dans les passages les plus remarquables.
Je ne rechercherai pas si les phénomènes moraux et politiques que Montesquieu atteste , doivent résulter des phénomènes physiologiques auxquels il les attribue, tels que le resserrement et le raccourcissement des fibres extérieures par la privation du calorique , et l'accroissement de force qui en résulte, le relâchement et l'allongement des mêmes fibres par l'action de la cha^ leur , et la diminution de force qui en est la conséquence ; je n'examinerai pas si l'action du cœur et la réaction des extrémités des fibres se font mieux sentir dans le nord que dans le midi , si les liqueurs y sont mieux en équilibre , si le sang est plus déterminé vers le cœur, et si réciproquement le cœur a plus de puissance. Quoique peu versé dans la connaissance de la physiologie,
(i) Esprit ries lois, ch. xi , xu et xv.