‹ Traite de législation; ou, Exposition des lois générales suivant lesquelles les peuples prospérent, dépérissent ou restent stationairesChapitre 64 sur 276 · LIVRE III, CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE VIII

j'ai de la peine à me persuader (Jue ces faits puissent être constatés par des expériences faites sur une moitié de langue de mouton ; et quand même ils seraient constatés par de telles expériences, je ne saurais voir aucune liaison entre eux et les conséquences morales que Montesquieu en déduit. Un système moral et politique qui reposerait sur de semblables expériences , me paraîtrait reposer sur une base fort peu solide.

Avant d'examiner si les phénomènes moraux que Chardin et Montesquieu attribuent à l'influence des climats, sont des conséquences de l'action du froid ou de la chaleur sur les fibres extérieures, il eût fallu bien constater l'existence de ces phénomènes ; il eût fallu rechercher ensuite si ces phénomènes étaient le produit d'une seule cause, et quelle était cette cause; mais on a fait, dans ce cas , comme dans beaucoup d'autres : on a commencé par imaginer un système , et ensuite on a recueilli çà et là quelques faits pour le justifier, sans même se donner la peine de faire voir la liaison prétendue entre les effets et la cause. ^

Pour découvrir les lois générales suivant les^ quelles les nations prospèrent , restent stationnâmes ou dépérissent, je suis obligé de distinguer les causes de prospérité ou de misère qui existent dans les hommes considérés en euxmêmes , de celles qui existent dans les choses dont ils se trouvent environnés. Si l'on ne rap^

porte pas exactement à chaque cause les effets qu'elle produit , si Ton attribue aux hommes ce qui est le produit de la nature des choses , ou aux choses ce qui est le produit des erreurs ou des vices des hommes, on ne peut chercher à influer sur le sort d'une nation sans s'engager dans une lutte dangereuse ou tout au moins inutile. L'homme exerce sur la plupart des objets qui l'environnent une influence immense ; mais à leur tour les choses exercent sur lui une influence qui n'est guère moins étendue. C'est cette influence qu'il s'agit de constater, si nous voulons savoir jusqu'à quel point les peuples sont maîtres de leurs destinées , et comment ils doivent agir s'ils veulent faire des progrès. L'influence des choses sur les hommes n'a été aperçue par les publicistes et par les moralistes que d'une manière confuse. Ils l'ont désignée sous le nom vague d'influence des climats; mais ils n'ont pas été heureux, lorsqu'ils ont voulu déterminer les effets qu'ils ont attribués à cette influence.

Le climat du nord , ou , pour mieux dire , une température froide , donneidonc à l'homme un grand corps et peu de vivacité , de la confiance en lui-même , du courage , de la sécurité, de la franchise , peu de désirs de vengeance ; il lui donne peu de soupçons et de ruses, peu de sensibilité aux plaisirs et aux peines , peu de penchant à l'amour et à la jalousie, peu de vices et assez de vertus ; enfin , il lui donne du bon sens atta-

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