LIVRE III, CHAPITRE XI
chargée de la distribution. Les Caribes ou Caraïbes sont, dit-on , les plus imprévoyans des sauvages : la raison en est sensible; c'est que la terre et les eaux sur lesquelles ils vivent, les ont en quelque sorte dispensés de prévoyance. Si, aux avantages d'une température chaude et toujours à peu'près égale, se joignent les avantages d'une terre fertile, de végétaux et d'animaux propres à la subsistance de l'homme, d'une exposition heureuse, et d'un exercice modéré, la constitution humaine acquerra tout le développement et toute la force dont elle est susceptible. Alors on trouvera, comme au milieu du grand Océan, au centre de l'Amérique et dans quelques parties de l'Afrique, des hommes qui joindront aux formes les plus belles une stature colossale (1).
Mais une chaleur égale et continuelle ne suffît point pour développer la constitution physique des hommes. Si un soleil ardent n'échauffe qu'une terre nue et aride comme les steppes de
(i) « La nature , dit Raynal, avait pourvu au bonheur des Malais : un climat doux, sain et rafraîchi par les vents et les eaux , sous le ciel de la zone torride; une terre prodigue de fruits délicieux , qui pourraient suffire à l'homme sauvage , ouverte à la culture de toutes les productions nécessaires à la société; des bois d'une verdure éternelle ; des fleurs qui naissent à côté des fleurs mourantes; un air parfumé; des odeurs vives suaves qui s'exhalent de tous les végétaux • d'une terre aromatique , allument le feu de la volupté dans les êtres qui ré'spirent la vie. » Histoire philosophique des deux Indes, tome I, liv, i, p. 172.
l'Asie et de l'Amérique ; s'il n'y fait croître que quelques plantes rares et peu substantielles , des graminées que la sécheresse réduit en poudre 5 si partout l'aridité semble poursuivre le voyageur altéré, on pourra y voir encore quelques peuplades comme on en voit dans les déserts de l'Arabie; mais ce seront des populations différentes : les hommes y seront sains comme l'air qu'ils y respirent, petits et desséchés comme les plantes dont se nourrissent leurs chameaux.
Même dans nos pays à demi civilisés , la constitution physique des hommes varie avec les circonstances dans lesquelles ils se trouvent placés ; elle varie avec l'éducation qu'ils reçoivent -, avec le genre de culture auquel ils se livrent \ avec les exercices auxquels ils s'adonnent, avec la nature de l'air qu'ils respirent , avec les eaux dont ils s'abreuvent, avec les alimens dont ils se nourrissent 3 le degré de latitude sous lequel ils se trouvent placés , est , en général , la circonstance qui influe le moins sur eux. La civilisation et le commerce placent*, s'il est permis de s'exprimer ainsi, sous le même climat tous les hommes qui jouissent d'une fortune moyenne; tous parviennent à obtenir des alimens et des boissons de même nature ; tous savent proportionner leurs vêtemens et leurs habitations au degré de froid du pays qu'ils habitent. La température dans laquelle vit, au milieu de l'hiver, un habitant dè . la Russie, est peut-être même plus élevée que celle dans laquelle vit dans la même saison un