LIVRB III, CHAPITRE XII
et ceux dont je viens de parler , n'ont jamais pu s'élever plus haut, ou s'ils sont descendus à l'état où ils se trouvent, par quelque grande catastrophe, par suite des invasions des Européens, ou des invasions intérieures. M. de Humboldt a cru voir , en remontant TOrénoque , dans des figures gravées sur des rochers, des preuves que jadis cette solitude fut leséjour d'une nation parvenue à un certain degré de connaissances. Elles attestent, dit-il, les vicissitudes qu'éprouve le sort des peuples , de même que la forme des langues qui appartiennent aux monumens les plus durables de l'histoire des hommes (A).
« La partie nord-est de l'Amérique équinoxiale , dit ailleurs le même voyageur , la Terre- Ferme et les rives de l'Orénoque ressemblent, sous le rapport de la multiplicité des peuples qui les habitent , aux gorges du Caucase , aux montagnes de l'Hindoukho , à l'extrémité septentrionale de l'Asie , au- delà des Tungouses , et des Tartares stationnés à l'embouchure du #Léna.
• « La barbarie qui règne dans ces diverses régions, est peut-être moins due à une absence primitive de toute civilisation qu'aux effets d'un long abrutissement. La plupart des hordes que nous désignons sous le nom de sauvages, descendent probablement de nations jadis plus avancées dans la culture. Et comment distinguer
(1) Tableaux de la nature, tome I, p. 62 et 63.
l'enfance prolongée de l'espèce humaine (si toutefois elle existe quelque part) de cet état de dégradation morale dans lequel l'isolement , la misère , des migrations forcées, ou les rigueurs du climat, effacent jusqu'aux traces de la civilisation (4 ) ! »
Il paraît difficile de concevoir, en effet, qu'à côté de peuples aussi avancés dans la civilisation que l'étaient les Mexicains et les Péruviens, il se trouvât des peuples de même espèce qui n'étaient pas encore sortis de l'état sauvage. Un tel phénomène semble d'abord plus extraordinaire que la décadence dont M. de Humboldt croit avoir reconnu les preuves. Plusieurs causes qui n'existaient ni pour les habitans du Pérou , ni pour ceux du Mexique, ont pu cependant , ainsi qu'on le verra dans la suite , prolonger la barbarie des peuples qui vivaient sur les terres les moins élevées. L'état d'abjection et la profonde ignorance dans lesquels ont été plongés les Indiens qui sont restés soumis au gouvernement espagnol, les ont placés d'ailleurs bien au-dessous des Indiens^ qui ont conservé leur indépendance sur les4 rives de l'Orénoque. « Les Péruviens, tous les Péruviens sans exception , dit Raynal , sont un exemple de ce profond abrutissement où la tyrannie peut plonger les hommes qui sont tombés
(1 ) De Humboldt, Voyage aux régions ëquinoxiales, t. III, liv. m, ch. ix, p. 2 5g et 260; et tome VI, liv. vu, ch. xix > p. i65, 268 et 2G9.