LIVRE III, CHAPITRE XII. îgi
dans une indifférence stupide et universelle » (1). « L'oubli des arts a été porté si loin , dit un auteur espagnol , que les Indiens civilisés ne pourraient faire une flèche , y ajuster une pierre, ni y poser les plumes pour* en diriger le trajet. A plus forte raison ne sauraient-ils faire un arc avec de justes proportions. Ainsi , ce qui n'est qu'un jeu pour les sauvages indépendans, est une chose impossible pour les successeurs des Indiens qui ont été les plus industrieux (â). »
Dans le Mexique ceux des indigènes qui n'ont pas été détruits, ont été relégués dans les terres les moins fertiles ; plus indolens encore par leur situation politique que par caractère , ils ne vivent qu'au jour le jour, et , en les considérant en masse > ils présentent tous le tableau de la misère (3). Dans les églises , ils ne se montrent que couverts de haillons qui remplissent bien moins le vœu de la pudeur, dit Depons, que ne le remplirent des feuilles de figuier ; souvent même entièrement nus , ils restent couchés ou accroupis pendant le service divin (A). Le dénû-
( i ) Histoire philos, des deux Indes.
(2) TJlloa, Discours philosophiques, tome II, Disc, xxi, p. 94. — Les vieillards péruviens civilisés ne savent pas même tenir compte du nombre de leurs années. Ibid., tome II, p. 33 et 35. — M. de Humbold a observé la même ignorance au Mexique. Essai politique, tome I, liv. ii, ch. vi, p. 3o3.
(3) De Humboldt, Essai politique sur la Nouvelle-Espagne, tome I, liv. 11, ch. vi, p. 429. — Depons, Voyage à la partie orientale de la Terre-Ferme, tome I, ch. ni, p. 263.
(4) Depons, tome I, ch, iv, p. 34o.
ment dans lequel ils se trouvent , est tel que les effets de la famine se font sentir dans presque toutes les régions équinoxiales. Dans l'Amérique méridionale , dans la province de la Nouvelle- Andalousie , j'ai vu y dit M. de Humboldt, des villages dont les habitans , forcés par la famine y se dispersent de temps en temps dans les régions incultes , pour y chercher de la nourriture parmi les plantes sauvages (1). Il n'est pas rare de les voir manger des fourmis , des lézards , des millepieds ou scolopendres qu'ils retirent de la terre, des racines de fougère , de la gomme, et surtout de la terre glaise. Tel est l'état auquel la conquête a fait descendre une nation jadis florissante (2).
L'état des Indiens quelles conquérans et les moines espagnols ont civilisés à leur manière, pourrait donc servir à nous expliquer l'état des Indiens indépendans. On concevrait que ceux-ci fussent descendus très-bas dans l'échelle de la civilisation, sans être arrivés au point où se trouvent les Indiens réduits. On concevrait aussi que les Guaranis qui vont vendre leur poisson dans les villages espagnols , y puisassent plus d'attachement pour leur indépendance , et qu'ils fussent sourds aux exhortations des missionnaires qui cherchent à les convertir. Nous trouverons ,
(1) Essai politique sur la Nouvelle-Espagne, tome I, liv. 11, ch. v, p. 357.
(2) De Hum&oldt, Voyage aux régions équinoxiales, t. II, ch. iv, p. 2^9 ; et tome VI , liv. vu , ch. xix , p. 3o 1 . — Tableaux de la nature, tome I, p. 62, 19a et 201.