IV. — HYPERCRINIES
Les hypercrinies sont des désordres qui consistent dans l’exagcration des sécrétions; ces désordres, fréquemment observés dans l’herpétisme, ont pour siège habituel la peau, la membrane muqueuse digestive, le foie et les reins.
Hypercrinies cutanées, Sueurs et séborrhée. — Le trouble sécrétoire de la peau affecte les glandes sudoripares ou les glandes sébacées. L’hypercrinie des glandes sudoriques se traduit par des sueurs abondantes qui envahissent le tronc, la tête, les membres eux-mêmes, et surviennent aussi bien le jour que la nuit. Dans le jour, le moindre mouvement, une émotion un peu vive suffisent pour que le corps se couvre de vapeur d’eau; dans la nuit, cette vapeur se condense à la surface de la peau, mouille la chemise et oblige parfois les malades à changer de vêtements. Ces sueurs sont, en général, visqueuses et accompagnées de sensation de froid et de pfdeur des téguments. Une malade pour laquelle je fus consulté présentait ces symptômes en même temps que des douleurs articulaires, des poussées d’urticaire, de l’acné du visage, et un pouls augmenté de fréquence.
Cet excès de transpiration peut être limité à la tête aux mains et aux pieds, ou généralisé, continu ou intermittent ; il dure pendant un ou plusieurs mois, et cède difficilement à l’aetion des agents thérapeutiques connus. Les lotions froides, l’opium joint à l’agaric sont les moyens à l’aide desquels j’ai, dans l’es-
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pèce, obtenu les succès les plus ceilains. Les sueurs générales se produisent de préférence en été, dans le courant de juillet, au moment des grandes chaleurs, et par conséquent il n’y a pas lieu d’être surpris si cette saison est celle où les herpétiques contractent des bronchites.
Les transpirations abondantes de l’herpétisme coexistent assez ordinairement avec un mauvais état des voies digestives, la diminution de l’appétit, et un amaigrissement manifeste qui ne manque pas d’inspirer des inquiétudes aux malades et aux familles, surtout quand il s’y ajoute une toux sèche et quinteuse. Il est commun de craindre alors un début de phthisie pulmonaire, et si le médecin ne connaît pas bien la manière d’être des sueurs dans ces deux maladies, il partage ces craintes et porte un pronostic grave. Ces accidents cessent au bout d’un certain temps, mais souvent ils reparaissent plus tard et produisent les mêmes effets sans conséquences plus sérieuses.
L’hypercrinie des glandes sébacées est généralement limitée à une des régions du corps, et en particulier à celle du nez ou du cuir chevelu; elle consiste en une sécrétion excessive de matière sébacée qui se concrète à la surface de la peau où elle produit des croûtes ou des pellicules d’un blanc grisâtre (acné sébacée). C’est là un désordre sur lequel j’aurai à revenir plus loin.
Hypercrinies gastro-intestinales. — Emb.arras gastrique ET diarrhée. — Le désordre secrétoire du tube digestif affecte isolément l’estomac et l’intestin, ou ces deux organes à la fois.
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Le trouble de l’estomac, généralement connu sous le nom d’embarras gastrique, et que je désignerais volontiers sous le nom de dyspepsie fétide, consiste en un état spécial, remarquable à la fois par ses caractères et par son évolution. La langue est blanche, saburrale, l’haleine extrêmement fétide, repoussante, nauséabonde, l’appétit nul ou presque nul ; la digestion des aliments est difficile, elle est ordinairement suivie de régurgitations, et quelquefois de vomissements muqueux et alimentaires. Cet ensemble de phénomènes conduit à admettre l’existence d’un trouble de l’estomac, déteianiné par l’exagération de la sécrétion muqueuse et la diminution de la sécrétion du suc gastrique.
La sécrétion intestinale, ordinairement altérée dans ces conditions, a pour effet, de la diarrhée ou de la constipation ; mais la caractéristique de cet état est un accablement et un malaise excessifs. Les malades se plaignent de fatigue, de courbature, de brisement des membres; ils sont sans force, anéantis et parfois dans l’impossibilité de marcher, surtout vers le soir, où se développe un léger mouvement de fièvre. La soif est d’ailleurs vive et les urines sont rares et rouges, quoique la température soit peu élevée. Ces accidents persistent d’une façon à peu près continue pendant un ou plusieurs mois, après quoi ils cessent pour reparaître quelquefois plus tard.
Le désordre hypercrinique des intestins est caractérisé par une diarrhée spéciale qui survient peu de temps après les repas avec accompagnement de faibles douleurs. Cette diarrhée a depuis longtemps attiré 1 attention des auteurs, qui l’ont désignée sous des noms
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divers. Efîectivemenl, si l’on parcourt les nombreuses descriptions qui ont été données de ce symptôme, on en trouve qui se rapportent à notre sujet, tout particulièrement celles qui ont trait aux diarrhées nerveuse, arthritique, etc. Franck, Tissot, Ginlrac, Gueneau de Mussy , ont vu des flux diarrhéiques coïncider ou alterner avec des manifestations herpétiques; mais ce qui nous conduit à admettre l’existence d’une diarrhée liée à l’herpétisme , ce sont les caractères particuliers que présente ce syndrome chez les personnes affectées de cette maladie. Celte diarrhée se montre tout à coup à la suite d’une émotion un peu vive ou d’un refroidissement, et ne dure que peu de temps; plus tard, elle s’impose en quelc|ue sorte et persiste pendant un ou plusieurs mois. Les garde-robes, au nombre de deux à quatre par jour, ont lieu souvent le matin, ou encore peu après les repas, lors du contact des matières alimentaires avec la membrane gastro-intestinale, et comme si cette muqueuse, impressionnable à l’excès, était le point de départ d’une excitation allant se réfléchir sur les nerfs vaso-moteurs de l’intestin, de façon à exagérer la sécrétion des glandes de cette partie du tube digestif. Elles sont précédées d’une sensation de tension et» de douleur abdominale, rarement de coliques violentes ; les matières rendues sont liquides, jaunâtres, et dans quelques cas renferment des aliments incomplètement digérés. Les malades supportent assez bien ce dérangement, ils conservent leurs for-
1. N. Giieneau de Mussy, Gazette des hôpitaux, 1861, p. 257. — Comparez : E. Roüenluit, Pes diarrhées chroniques et de leur traitement par les eaux de Plombières, Paris, 1873.
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ces; néanmoins ils inaigrisseDt, pâlissent, en sorte qu’il devient nécessaire de les soumettre à un traitement régulier et efficace.
L’opium est l’un des agents qui combattent le mieux ce genre de diarrhée, et ce fait est favorable à l’opinion qui lui atlribue une origine réflexe. D’un autre côté, les expériences d’Armand Moreau, d’après lesquelles la sécrétion d’une anse intestinale dont on a lié les deux bouts se trouve exagérée par la section des nerfs qui s’y rendent, portent à croire que la diarrhée herpétique est soumise à une influence nerveuse, d’autant plus que jusqu’ici elle n’est expliquée par aucune lésion intestinale; elle tiendrait ainsi aune excitation qui se réfléchirait sur les centres vaso-moteurs et déterminerait la dilalation des vaisseaux des intestins.
Hypercrinie biliaire. — Au lieu de la diarrhée dont il vient d’être question, certaines personnes ont chaque matin une ou plusieurs selles molles, presque liquides, et légèrement verdâtres. Ces selles sont sans doute encore le résultat d’une action nerveuse qui cette fois partirait de l’estomac ou de l’intestin pour se réfléchir sur les nerfs et les vaisseaux du foie. Ainsi les désordres hypercriniques que nous étudions en ce moment ont la plus grande analogie avec les affections spasmodiques dont il a été parlé plus haut, puisque les uns et les autres proviennent d’un trouble du système nerveux sensitif et ne sont que la conséquence d’une action réflexe sur les centres et les nerfs vaso-moteurs.
Polyurie. — De même que les sécrétions sudorale et
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spermalique, la sécrétion urinaire est parfois troublée et surtout exagérée chez les herpétiques. Les urines de ces malades, comme celles de la plupart des névropathes, sont abondantes, principalement à la suite des repas, après l’ingestion du thé et du café noir par exemple, ou encore au commencement des froids, à chaque variation de température. La nécessité de se lever la nuit pour uriner est du reste commune en pareil cas ; c’est un besoin qui résulte non seulement d’une excitabilité excessive du col de la vessie, mais encore de l’exagération de la sécrétion urinaire. Cette polyurie est parfois accompagnée d’un excès d’acide urique et même de la présence de sable dans les urines.
Je signalerai enfin l’existence, chez quelques-uns de mes malades, d’une albuminurie datant de plusieurs années et sans altération appréciable de la santé générale. L’un d’eux, un homme de quarante-cinq ans, extrêmement nerveux, migraineux, hémorrhoïdaire et eczémateux, se lève pour uriner la nuit, depuis plus de quinze ans. Il y a douze ans qu’un médecin a constaté dans son urine, qui est claire et abondante, l’existence d’une faible quantité d’albumine, un gramme environ par litre. Depuis six ans, j’ai constamment trouvé un précipité albumineux en traitant ce même liquide par l’acide nitrique et la chaleur. Néanmoins cet homme continue à se bien porter; il n’est ni entlé, ni anémié, ses forces sont excellentes, et il n’a jamais présenté le moindre symptôme pouvant faire soupçonner une intoxication urémique.
NOSOGRAPHIE
§ 4. — Désordres intellectuels. — Affections hypochondriaques.
Les herpétiques sont des gens intelligents, d’une volonté ferme ou chancelante suivant la prédominance de leurs facultés intellectuelles ou affectives. Les hommes instruits, rigides dans le devoir, profondément religieux, de même que les personnes changeantes, jalouses et vindicatives sont généralement entachés de cette maladie; on pourrait donc dire que les herpétiques constituent la meilleure et la pire portion de l’humanité. S’il a le jugement droit, l’herpétique devient parfois un inventeur; s’il ne voit pas juste, il verse dans le spiritisme, le magnétisme, le mysticisme. L’esprit de cet homme est inquiet, chercheur, insatiable, le plus souvent triste, à moins que la tristesse ne soit remplacée par une gaieté exagérée, folle, comme si la pondération faisait défaut. L’inquiétude porte sur les choses les plus diverses, matérielles ou spirituelles, et le plus souvent sur la santé. Cette dernière tendance a depuis longtemps frappé l’attention des observateurs, qui l’ont étudiée sous le nom û'hyjoochondrie.
L’hypochondrie est un état pathologique caractérisé par la préoccupation constante, la crainte excessive et continuelle de maladies bizarres, imaginaires, ou par l’intime persuasion que des maladies réelles, mal appréciées, ne peuvent se terminer que d’une manière funeste. Celle affection est la conséquence habituelle d’un acte réflexe sur la portion de l’encéphale qui préside aux
CS TRAITÉ RE LTIEIU'ÉTISME.
phénomènes intellecLuels; parlant, elle mérite d’ôtre décrite à côté des spasmes et des troubles vaso-moteurs, car elle est comme eux soumise à l’exagération de la sensibilité. De même que les herpétiques sont très Ibrtement impressionnés par la joie ou par le malheur, de même ils ressentent vivement la souffrance des organes, et non seulement cette souffrance leur est pénible, mais elle réagit sur leur système nerveux et en modifie plus ou moins profondément la fonction.
Le plus insignifiant désordre pathologique suffit pour troubler l’esprit de ces malades, souvent influencé rien que par le fait d’un changement de temps, de l’élévation ou de l’abaissement de la température. Le plus léger trouble digestif leur donne des idées tristes, de la mauvaise humeur, leur fait voir tout en noir, les place dans un défaut total de résolution et dans la crainte que les événements à venir ne se terminent de la manière la plus fâcheuse. Ces malades sont irritables, impatients, et particulièrement préoccupés de leur santé; toute modification de leur état habituel les trouble, et toute sensation un peu extraordinaire leur fait redouter un grand danger et la mort même. Leurs préoccupations sont excessives; ils s’inquiètent de leurs excréta, examinent attentivement leurs déjections dans lesquelles ils trouvent toute sorte de choses et qu’ils ne manquent pas de conserver afin de les montrer au médecin. Quelques affections ont le privilège d’occuper leur esprit, particulièrement celles du cœur, des poumons, et aussi les maladies vénériennes. La plus légère dyspepsie suffit à provoquer chez ces personnes des palpitations plus
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OU moins vives, fréquemment accompagnées d’un senliincnt d’angoisse que l’inquiétude et la peur d’une maladie grave augmentent encore. Toute l’attention se concentre sur ce phénomène, le malade tient la main continuellement appliquée sur son cœur, il le sent hondir et il lui semble qu’il va sortir de sa poitrine ou cesser de battre; en tout cas, il se croit atteint d’une maladie sérieuse et mortelle.
La souffrance du pharynx, celle du larynx, la cuisson de la gorge et la toux, éveillent dans l’imagination de CCS pauvres gens l’idée d’une affection pulmonaire, et cette affection est toujours la plus redoutable, à savoir la phthisie. Disons que la lecture des livres de médecine, les conseils demandés à un médecin, contribuent parfois à faire germer cette idée, et, lorsqu’elle existe, à lui donner plus de poids. Trop souvent en effet, les médecins qui n’ont pas une connaissance suffisante des hémorrhagies névropathiques ont de la tendance à se préoccuper de ces accidents qui sont sans danger, et contribuent à augmenter encore les inquiétudes. 11 m’est arrivé plusieurs fois de voir des malades qui avaient été considérés comme phthisiques, uniquement parce qu’ils avaient eu une hémoptysie, et qui néanmoins, à part leur hypochondrie, continuaient de se bien porter.
La lecture des livres de médecine est l’une des choses les plus dangereuses; Rousseau, dont l’herpétisme est manifeste, nous l’apprend dans un passage que je liens à citer: « Ma santé, dit-il, nese rétablissait pas, j’étais pâle comme un mort et maigre comme un squelette, mes battements d’artères étaient terribles, etc. Pour m’achever, ayant fait
entrer un peu de physiologie dans mes lectures, je me mis à étudier ranatomie, et passant en revue la multitude et le jeu des pièces qui composent mamachine, je m’attendais à sentir détraquer tout cela vingt fois le jour. Loin d’être étonné de me trouver mourant, je l’étais que je pusse encore vivre, et je ne lisais pas la description d’une maladie que je ne crusse être la mienne ; je suis sûr que si je n’avais pas été malade, je le serais devenu par cette fatale étude. Trouvant dans chaque maladie les symptômes de la mienne, je croyais les avoir toutes, et j’en gagnai par-dessus une bien plus cruelle encore, dont je m’étais cru délivré : la fantaisie de guérir. »
Les maladies vénériennes et même seulement la crainte d’avoir ces maladies sont, pour les malheureux herpétiques, la cause de tourments inimaginables, surtout parce qu’il s’agit d’un mal désagréable, honteux, impossible à combattre et qui peut avoir en fin de compte des suites funestes. La blennorrhagie est une source d’ennuis d’autant plus grands qu’elle a plus de tendance à la récidive. Le chancre vénérien préoccupe moins, si ce n’est lorsqu’il ronge ou qu’il est considéré comme pouvant avoir les conséquences d’un chancre syphilitique. Ce dernier, ou seulement l’idée d’avoir la syphilis, est un des plus grands tourments de beaucoup d’herpétiques durant leur jeunesse, et quelquefoispendant une grande partie de leur existence. Ce trouble mental, depuis longtemps connu et désigné sous le nom de syphilojjhobie, a été fort bien décrit par quelques auteurs ‘.
1. Voyez lu description qui u été faite de ce désordre pathologique dans mon travail avec le Dr Léon Gros! Des affections nerveuses syphilitiques. Paris. 1861, p. 135.
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Un fait important, méconnu par ces auteurs, et que je (iens à établir ici, c’est l’état morbide qui préside au développement de ce symptôme. Après avoir pensé qu’un syphilitique quelconque pouvait en être atteint, j’ai fini par m’apercevoir qu’il n’en était rien et que la syphilophobie ne se rencontrait que dans une certaine classe d’individus. Il m’avait paru tout d’abord que cet accident était plus commun chez les étrangers que chez les Français, mais c’était là une erreur que je parvins à redresser lorsque j’eus reconnu que les étrangers qui venaient me consulter, surtout les Russes et les Turcs, étaient. pour la plupart herpétiques. La vérité en tout cela, c’est que ce sont particulièrement les individus atteints d’herpétisme et d’hypochondrie qui prennent la peine de se déplacer et de quitter leur pays, pour prendre les conseils d’un médecin, soit à Vienne, soit à Paris, ou même successivement dans ces deux villes, et qu'ainsi l’herpétisme est la condition de la syphilophobie, le terrain sur lequel germe et se développe ce trouble de l’esprit. Par conséquent, ce désordre mental n’est qu’une manifestation de l’herpétisme, éveillée par la syphilis, ou seulement par la crainte d’avoir contracté cette maladie, comme le montre le fait suivant :
Un gentilhomme russe, âgé de vingt-neuf ans, m’était adressé en i87G par le docteur Sperk, de Saint-Pétersbourg. En entrant dans mon cabinet, il commença par me dire qu’il devait remonter à l’origine de son mal, avant de me faire connaître l’histoire complète de ses souffrances, préambule qui me mit immédiatement sur la voie du diagnostic. Neuf ans auparavant, étant à la campagne, il
TRAITÉ DE L’ÜERPÉTISME.
s’élail aperçu de l’existence sur la verge d’un ulcère qui dura près de six semaines et qui ne fut suivi d’aucune autre manifestation. Pendant quatre années il ne vit rien apparaître, et oublia la syphilis ; mais au bout de ce temps, ses cheveux venant à tomber et son sinciput se découvrant peu à peu ainsi qu’il arrive souvent chez les herpétiques à cet âge de la vie, il se trouva tout à coup poursuivi par la crainte de la syphilis. Après avoir consulté à Saint-Pétersbourg, il commença ses pérégrinations, alla d’abord à Vienne où il s’adressa au professeur liébra, qui l’envoya à un de ses élèves, médecin d’eaux minérales dans le Tyrol. Celui-ci ne trouvant aucune trace de syphilis, le malade retourna à Vienne où il consulta le professeur Sigmund, qui le soumit à une cure par les frictions mercurielles. Au bout de quelques jours, ce traitement effraya le patient, qui s’enfuit à Saint-Pétersbourg; mais peu après, étant toujours inquiet de la chute de ses cheveux, il vint de nouveau à Vienne, consulta Zeissl qui nia la syphilis. A partir de ce moment, notre malade se confia aux médecins de Saint-Pétersbourg, prit de l’arsenic et recommença l’usage des frictions mercurielles; puis, étant plus tourmenté que jamais, il se décida à prendre le chemin de Paris et vint me voir.
C’est un homme nerveux, grand et robuste, dont le corps est très velu et le système osseux fortement développé; il est migraineux et hémorrhoïdaire. Ayant commencé à perdre ses cheveux il y a deux ans, il a aujourd’hui le sinciput â peu près totalement glabre, partout ailleurs ses cheveux sont intacts; de nombreuses pellicules existent dans les sourcils et sur le corps. Sa calvitie qu’il considère comme liée à la syphilis,
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ce qui est absolument inexact, le préoccupe beaucoup; mais de plus, il veut absolument voir des exostoses spécifiques dans la saillie des épines des tibias et dans quelques inégalités disséminées sur la face antérieure de ces os, comme aussi dans la saillie des arcades sourcilières. Il prétend que ces saillies existent seulement depuis quelques années, et j’ai beaucoup de peine à lui faire admettre qu’elles sont naturelles, et que si jusqu’ici elles étaient moins apparentes, c’était uniquement parce que le développement de son système osseux n’était pas achevé. Nulle, part, d’ailleurs, il n’existait la moindre trace de lésions syphilitiques. Je laissai ce malade continuer l’usage de l’arsenic, ajoutant à ce moyen l’emploi de l’hydrate de chloral de façon à ramener le sommeil la nuit, et l’engageai à faire un traitement hydrothérapique, me gardant bien de lui dire qu’il était hypochondriaque. Cependant, lorsque je crus avoir acquis sa confiance, je lui déclarai un jour mon opinion sur sa maladie, et il reconnut que j’avais raison. Il m’avoua que toutes les fois qu’il rencontrait un de ses compatriotes, ce qui lui était arrivé à Paris et une fois au théâtre de Vienne, et que ce compatriote le regardait fixement pendant un instant, il ne pouvait s’empêcher de croire que l’on remarquait sur sa figure qu’il était syphilitique et qu’il perdrait le nez ou une autre partie de la face. La perte du nez est ce qui préoccupe le plus lesPiusses qui ont eu la syphilis, cela sans doute parce que la nécrose du cartilage de la cloison est relativement fréquente en Russie, par suite du froid qui prédispose aux lésions des fosses nasales.
L’angine glanduleuse étant une affection commune
TRAITÉ DK L’IIEUPÉTISME.
chez les herpétiques, il en résulte que beaucoup de ces malades, venant à contracter la syphilis, se croient atteints de syphilis pharyngée. J’en ai connu plusieurs, des médecins même, qui étaient dans ces conditions et prétendaient avoir des ulcères de la gorge, des amygdales ou du voile du palais devant les défigurer ou les tuer, alors qu’ils ne présentaient autre chose que la rougeur habituelle de la pharyngite granuleuse dont ils étaient depuis longtemps atteints. Les affirmations les plus absolues de l’absence de toute lésion syphilitique ne parvenaient pas à les rassurer ; habituellement ils exigeaient un examen laryngoscopique; l’un d’eux, étudiant en médecine, m’apporta même un instrument tout spécial pour l’examiner, et c’est avec beaucoup de peine que je parvins à lui faire comprendre qu’il n’avait rien.
L’hypochondrie des herpétiques se manifeste quelquefois sous la forme d’accès aigus , accompagnés d’état gastrique, de malaise général et de diminution ou de perte de l’appétit. Tout récemment, j’ai eu l’occasion de donner des soins à deux malades chez lesquels des accidents de cette nature durèrent de six semaines à deux mois. Négociants l’un et l’autre, ils se croyaient perdus et voulaient vendre leurs établissements, si je ne les en avais empêchés. Leur grande préoccupation était l’état de leur cœur qui leur semblait gros, prêt à déborder, et qui d’un instant à l’autre, selon eux, devait cesser de battre. La vie, dans ces conditions, ne leur paraissait plus possible, aussi à chaque moment s’attendaient-ils à être frappés par la mort. Ils passaient presque tout leur temps dans celle attente terrible, tristes.
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inquiets, en proie à une angoisse constante, ne mangeant plus et ne pouvant prendre le moindre sommeil.
Une dame sans progéniture, atteinte de migraines, d’hémorrhoïdes et aussi d’un eczéma sec et symétrique des jambes avec prurit violent, fut prise tout à coup, en présence d’un portrait d’enfant placé dans son salon, d’une sorte d’extase qui se termina par des pleurs. Depuis plusieurs jours elle avait la langue saburrale, l’haleine fétide, et des névralgies intercostales telles qu’une pression même légère de la paroi antérieure et supérieure du thorax provoquait des accès de sanglots. Son médecin l’ayant crue atteinte d’aliénation mentale, elle devait être transférée dans une maison de santé, lorsque je ' fus consulté. Il fut décidé que cette malade serait soignée tout d’abord chez elle. Sous l’influence de quelques purgatifs, de la morphine, du chloral et d’im régime lacté, une amélioration notable se produisit au bout de quelques mois. Les douleurs névralgiques, après un calme momentané, reparurent plus tard, cette fois sans aucun trouble mental, la quinine et l’hydrothérapie achevèrent la guérison. Aujourd’hui cette malade se porte bien; elle est entièrement débarrassée de son état gastrique, qui a duré plus d’une année.
Ces quelques exemples d’hypochondrie observés dans le cours de l’iierpélisme ne donnent qu’une faible idée des formes nombreuses et diverses de cette affection. Chez les individus qui sont en même temps atteints de pertes séminales involontaires, les désordres mentaux revêtent ordinairement les caractères des alîections désignées sous les noms de claustrophobie ou d'agoraphobie.
Un homme âgé de quarante-sept ans, grand, robuste.
TPxAlTÉ DE L’HERPÉKSME.
d une sensibilité excessive, clnauve, migraineux, dyspeptique, liémorrhoïdaire et de plus affecté d’angine granuleuse, d’eczéma et par moments de torticolis, de névralgies, de gravelle et de douleurs articulaires, me racontait un jour qu’il avait toujours craint le monde, où il redoutait d’être remarqué, qu’en outre il lui était difficile, sinon impossible, de rester en chemin de fer à cause de la claustration et que, toujours pour les mêmes motils, au théâtre, il ne se plaçait jamais sur un fauteuil, mais bien sur un strapontin. Un autre malade atteint d’acné de la face, de migraines et d’hémorrhoïdes, avait tellement la frayeur de l’espace que malgré son âge, vingt-cinq ans, il ne pouvait sortir sans être accompagné de sa mère, et que même avec celle-ci, il lui était impossible de faire une course de deux cents mètres ou de traverser une rue sans être pris de vertiges, de frayeurs, de tremblements, au point d’être obligé de s’arrêter. Un jour, il vint avec sa mère me trouver à mon hôpital distant de chez lui d’environ 400 mètres; c’était un grand effort qu’il avait fait pour me voir. Je voulus le reconduire; mais, après une centaine de mètres de marche, mon malade, tout à coup atteint d’une vive rougeur du visage, de refroidissement des extrémités, fut pris de tremblement des membres, et prétendit qu’il n’y voyait plus, qu’il allait mourir, que son cœur débordait et se rompait; pendant dix minutes il s’arrêta, et ce ne fut qu’à grand’peine qu’il me fut possible de le ramener chez lui.
En résumé, l’herpétique, en raison du développement excessif de son système nerveux, et surtout de sa vive sensibilité physique et morale, est un être dont les fa-
, cultes mentales ne sont pas parfaitement pondérées. 11 est ordinairement mobile, indécis, triste, inquiet, préoccupé de sa santé, hypochondriaque en un mot; quelquefois aussi il laisse voir d’autres désordres plus sérieux (claustrophobie, agoraphobie), de sorte que son esprit peut présenter toute une série de phénomènes divers, depuis la versatilité la plus insignifiante jusqu’à la monomanie la plus complète, celle de la maladie en particulier.