‹ Traite de lithographieChapitre 12 sur 63 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le lecteur a vu que le carbonate de chaux est la seule pierre dont on puisse faire usage en Lithographie, et j'en ai suffisamment développé les motifs à la fin du troisième chapitre. Un heureux hasard, comme je l'ai fait observer en donnant l'histoire de l'art, avait amené Sencfeldcr à Munich, où on emploie au dallage des corridors de très-grandes quantités de pierres de Solenhofen, si éminemment propres à l'impression , qu'elles sont encore aujourd'hui à peu près les seules employées, non seulement sur tout le continent européen, mais encore dans les pays d'outre-mer. Ainsi, la Lithographie devait nécessairement prendre naissance en Bavière.

Lorsqu'on va de Langenaltheim à Solenhofen par la forêt de Sulnhofer-hard , on voit s'ouvrir une vallée profonde, resserrée entre deux chaînes de montagnes richement boisées. C'est là que passe la seule route praticable de ce côté, pour arriver à ce village. A droite et à gauche s'élèvent des montagnes calcaires, vastes carrières exploitées depuis plusieurs siècles, et qui promettent de fournir longtemps encore à la consommation , quelque grande qu'elle soit. Il suffit de creuser à quelques pieds sous terre, pour arriver au calcaire blanchâtre, déposé en couches horizontales d'épaisseurs diverses, coupées de grandes fissures verticales. Cette importante exploitation est partagée en' une cinquantaine de portions, dont la propriété de chacune est liée à celle d'une des maisons de Solenhofen , et ne peut être vendue indivise; mais seulement avec la maison. Cette carrière offre le coup-d'œil le plus animé, dès que la saison permet d'y travailler. Alors on voit toute la population de Solenhofen quitter de bon matin le village, pour se ren-

dre au travail sur l'une des hauteurs qui le dominent. Là, chaque propriétaire s'est bâti une ou plusieurs maisons avec les débris mêmes de son ouvrage; les pierres trop minces pour être employées à d'autres usages, servant alors de couverture. Ces chétives maisons font en même temps l'office d'ateliers et de magasins. S'élevant au nombre de plus de cent sur les décombres accumulés depuis plusieurs siècles, elles présentent, sur le penchant de la montagne, la vue d'un village fort pittoresque.

Tous les membres de la famille sont occupés au travail. Pendant qu'un homme tire les pierres de la carrière, sa femme et ses enfans les taillent et les polissent. De toutes parts on enlend retentir sur la pierre sonore les coups redoublés des j>etits marteaux d'acier dont on se sert pour la diviser. Ce bruit, que le curieux visiteur aime à entendre, n'est interrompu qu'à l'heure du dîner. Alors chaque famille prend sur les lieux mêmes son modeste repas , et ce n'est que le soir, que chacun retourne au village.

Les pierres, disposées par couches horizontales, sont séparées au moyen de coins eu bois ou en fer, puis divisées suivant les défauts qu'elles présentent, ou les usages auxquels on les destine, l^es excavations faites à différens degrés de profondeur dans cette carrière, lui donnent l'aspect le plus pittoresque. Certains habitans ayant négligé d'exploiter les parties qui leur appartiennent, celles-ci sont demeurées debout au milieu des décombres qui les entourent, et ressemblent de loin aux tours décrépies d'un vieux château féodal. D'autres propriétaires au contraire, plus avides ou plus industrieux, ont pénétré jusqu'à une profondeur considérable dans les flancs de la montagne, et y ont creusé de larges précipices, que traversent de légers ponts de bois.

Depuis le XVI' siècle au moins, la carrière de Solenhofen fournit à la Bavière méridionale et à toutes les villes situées sur les rives du Danube, les pierres nécessaires au dallage des maisons. On en expédie pour cet usage jusqu'aux confins de la Turquie, et dans la Mer-Noire. On les emploie en outre à faire des appuis de fenêtres, des pierres tumulaires, etc. On en fait même des tables qui sont d'une grande proj>reté ; car les pierres de Solenhofen prenueut un aussi beau poli que le marbre. On extrait de cette carrière, de 150 à 200,000 pierres par an, dont 4 à 6000 seulement sont destinées à l'usage de la Lithographie. C'est la faculté qu'ont les tailleurs de pierres, de choisir celles-ci dans un si grand nombre, qui leur permet de les livrer d'une belle qualité et sans défauts. Leur prix par cela même , est plus élevé que celui des autres pierres. On les paye environ un florin ou deux francs le pied carré; tandis que celles qui sont moins parfaites ou moins épais-

ses, et qu'on destine au dallage, ne se paient que quinze centimes à peu près le pied carré, polies d'un coté. C'est la grande concurrence qui existe entre les nombreux propriétaires de la carrière, leur travail assidu et leur vie économique, dans un pays où tout est bon marché, qui ont amené ces prix si modiques. Et cependant, plusieurs des tailleurs de pierres les plus actifs et les plus rangés ont ramassé des fortunes considérables pour ces contrées.

Les couches de pierres sont parfaitement planes et parallèles; de sorte que celles-ci n'ont pas besoin d'être taillées sur leurs faces. Lorsqu'on a enlevé une couche, on l'examine, et on la coupe en morceaux plus ou moins grands, suivant la régularité de la pierre et les défauts qu'elle peut avoir. Cette opération préparatoire se fait sur le lieu même, a l'aide de petits marteaux en acier trempé, fixés à un manche élastique. L'ouvrier trace au charbon des deux côtés de la pierre, une ligne qui indique l'endroit où elle doit être coupée. Il la pose de manière que la partie qu'on veut conserver soit soutenue, et que la partie qui doit être enlevée soit en l'air. Si la pierre n'est pas trop grande, c'est ordinairement sur ses genoux qu'il la place ( Planche iv, Fig. 1 ). Il la frappe alors à petits coups redoublés, appliqués à environ un demi-pouce de distance les uns des autres, et en suivant la ligne tracée à l'avance. I>es coups doivent être secs et assez forts, pour que chacun produise une fêlure assez profonde. Si on donne de trop petits coups, ils occasionnent quantité de petites fentes qui ne pénètrent pas assez pour casser les pierres et amortissent les coups plus forts qu'on voudrait donner plus tard. Lorsqu'on a suivi d'un côté la ligne tracée, en allant et venant deux ou trois fois, on retourne la pierre, et on répète la même opération. Bientôt le son change, et un instant après, la pierre se sépare en deux parties, suivant la ligne tracée. Cela fait, on en dresse les bords avec un ciseau fin et léger, en frappant de petits coups dirigés des bords vers le milieu, afin d'éviter les éclats. Un achève ensuite de dresser le milieu avec une bouchante ( Planche iv, Fig. 2). Ces diverses opérations exigent une grande habitude et beaucoup de soins, car les pierres lithographiques sont extrêmement cassantes , et il suffit souvent d'un faux coup, pour faire naître dans une pierre une fêlure qui entraîne sa rupture, dès qu'on la soumet à l'effort de la presse. Les pierres une fois coupées carrément, on les dresse en les frottant l'une contre l'autre, face à face, après avoir mis du sablon entre deux. Ce n'est qu'après qu'elles ont subi cette dernière opération , qu'on les livre au commerce.

D'après les expériences de M. de la Chabaussière, la pesanteur spécifique des pierres lithographiques est de 2,8834 ; tandis que celle des marbres les plus1

lourds, dont la composition chimique diffère fort peu, mais dont le grain est moins serré, n'est que de 2,8761. Je dois à l'obligeance de M. Henri Schlumbergcr l'analyse d'une pierre lithographique. Cet habile chimiste l'a trouvée compo-

sée de

Corbonate de chaux 97 , 22

Silice 1,90

Alumine . . . . • 0,28

Oxidedefer 0,46

Perte 0,14

On rencontre dans d'autres pays des pierres de la même qualité que celles de Solenhofcn, et notamment dans les montagnes du Jura. Mais nulle part encore on n'a pu mettre à jour une carrière dont les couches fussent aussi parallèles et la matière aussi pure que dans celle de ce village. Celle qui, à ma connaissance, en approche le plus, est située sur la frontière de France, près du village de Danvan , baillagc de Porrentruy , dans le canton de Berne. Les pierres s'y trouvent en couches très-régulières, et se délitent comme celles de Solcnhofen. Leur pâte est encore plus Gne que celle de ces dernières. Celles qu'on a extraites jusqu'ici n'ont que de petites dimensions, et présentent souvent des défauts; mats je suis persuadé que si cette carrière, qui est en partie sur le territoire français, était exploitée en grand, et qu'on pût ne destiner à la Lithographie que les pierres de choix, en employant le reste au dallage, elle pourrait fournir des pierres aussi belles que celles de Solcnhofen.

En 1817,1a Société d'encouragement décerna à M. Quenedey une médaille d'argent, pour la découverte de pierres à Ricey-le-haut et à Gonneville ( Aube). Ces pierres avaient une très-belle apparence; mais elles étaient trop poreuses pour l'usage de la Lithographie.

A Bellay (Ain), toujours dans la chaîne du Jura, M. Lefèvre-Chaillois, professeur du dessin au collège de cette ville, a trouvé des pierres propres à l'usage de la Lithographie, et on en a commencé l'exploitation. La Société d'encouragement lui décerna en 1818 une médaille d'argent pour cette découverte; et dans sa séance du 3 Octobre 1821 , elle lui accorda le prix de 600 francs, qu'elle avait proposé en 1816 pour la découverte en France d'une carrière de pierres lithographiques. Toutefois, les pierres de Bellay sont trop dures, et ne peuvent être employées que pour les dessins à l'encre. Ceux au crayon y viennent lourds et

charbonnés. Ces graves inconvéniens se sont opposés à l'emploi de ces pierres, et je crois que cette exploitation est abandonnée. Du moins, je n'en ai plus entendu parler depuis nombre d'années.

Il paraît que la Société d'encouragement a reconnu elle-même que ces pierres ne satisfaisaient pas aux besoins des lithographes; car elle a remis cet objet au concours en 1831, en proposant « un prix de 3000 francs pour la découverte a et l'exploitation de carrières de pierres lithographiques. Les concurrens dc- « vront fournir la preuve que trois lithographes au moins, ont employé cha- « cun douze pierres de 24 pouces sur 30 , des carrières en concours. Elles « doivent être comparables aux meilleures pierres de Bavière, et les lithogra- * phies qui en proviendront, devront avoir été mises dans le commerce. Le « prix des ces pierres doit être inférieur à celui des pierres étrangères. »

On voit, par ces conditions, qu'on avait négligées dans les concours précédens , que cette fois la Société d'encouragement avait pris ses précautions pour ne décerner son prix qu'en toute connaissance de cause. Dans sa séance générale de Décembre 1836, elle accorda une médaille d'argent à M. Dupont de Périgueux, propriétaire des carrières de pierres de Châteauroux. Depuis plusieurs années, on avait envoyé à Paris des pierres de cette carrière, et il fut reconnu qu'elles avaient toutes les qualités requises pour l'usage de la Lithographie ; mais ce qui avait entravé leur exploitation , c'est qu'elles ne se trouvent pas par couches minces et parallèles, comme celles de Solenhofen ; mais en gros blocs , qu'il fallait débiter à la scie, pour en faire des planches de l'épaisseur convenable. Ce travail, fait à la main, revenait tellement cher, que les personnes qui s'en occupèrent les premières, ne purent récupérer leurs frais, et la carrière resta abandonnée pendant longtemps. M. Dupont, le propriétaire actuel, emploie des moyens mécaniques et un moteur hydraulique, pour diviser ses pierres et les polir; de sorte qu'il peut faire une concurrence avantageuse à Solenhofen, pour Paris, le Midi et l'Ouest de la France. Mais il n'en est pas de même pour l'Est, plus près de Solenhofen que de Châteauroux.

Dans sa séance du 17 Janvier 1838, la Société d'encouragement a décerné à M. Dupont le prix de 3000 francs, qu'elle avait proposé pour la découverte et l'exploitation en grand d'une carrière de pierres lithographiques en France. Elle a' en même temps proposé un prix de 1500 francs, pour la découverte de nouvelles carrières.

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