CHAPITRE VI
PRESSES
Considénttions générales.
Après avoir reconnu la propriété dont jouit la pierre calcaire, de permettre la reproduction fidèle et nombreuse d'un dessin confié à sa surface, Aloïs Senefelder dut s'occuper des moyens mécaniques d'obtenir facilement cette reproduction. Le rapport qui lui paraissait exister, quant aux résultats, entre son invention et la taille-douce , l'amena naturellement à penser que la presse dont on faisait usage dans ce dernier art, lui conviendrait parfaitement. Et en cela il se trompa, comme il s'en convainquit plus tard par une foule de tribulations et de mécomptes qu'il lui fallut essuyer, et que j'ai rapportés dans la partie historique de cet ouvrage. Il ne fut pas plus heureux, lorsque abandonnant cette machine, il eut recours à la presse des imprimeurs typographes, qui rendait mal les épreuves et brisait souvent les pierres; de sorte qu'il dut en appeler alors à son génie inventif, pour se procurer un appareil qui convînt à la Lithographie: car il fallait à cet art récemment né, des moyens entièrement nouveaux.
Toutes les personnes qui ont vu imprimer en typographie, savent que la pression s'y exerce au moyen d'une vis, ou d'un système de leviers, simultanément sur toute la forme. La pression totale se divise ainsi en autant de pressions partielles qu'il y a de points sur cette surface, et devient peu de chose pour chacun : elle serait même insuffisante sans les vides nombreux que porte la forme, et sur lesquels la presse n'appuie pas. Une forme du présent ouvrage, par exemple, contient quatre pages, dont chacune est composée moyennement de 2340 lettres; soit en tout 9360 lettres. Chacune de celles-ci supporte donc un effort égal
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a la 9360mo partie de la pression totale: ce qui est, comme on voit, fort peu de chose pour chacune. Appliquons les mêmes considérations à la presse lithographique. L'effort moyen que l'imprimeur exerce sur le râteau d'une presse à moulinet, lorsqu'il tire dos planches dessinées au crayon, est de 1250 kilogrammes (2ô quintaux). Cet effort a lieu seulement sur le tranchant du râteau, qui est d'environ i millimètres (à peu près 1 1/2 ligne). Pour faire le tirage d'une planche de \ décimètres, on 400 millimètres de long (un peu plus d'un pied), cet effort s'exerce successivement sur loule la longueur du dessin, qui représente 100 fois la largeur du râteau. Si on voulait exercer sur cette planche une pression simultanée, qui produisit le même effet, il faudrait donc qu'elle fût égale à 100 fois 12;')() kilogrammes, ou à 125,000 kilogrammes (2,500 quintaux). Outre qu'une pareille force serait fort diflicile a obtenir, il est évident qu'aucune pierre ne pourrait y résister, et que toutes casseraient dès le tirage de la première épreuve.
Pour l'impression de la gravure sur cuivre ou sur acier, on emploie un tout autre mécanisme. l.a planche; offrant une surface continue, sur laquelle le papier doit être assez pressé pour pénétrer dans des tailles presque imperceptibles, on a besoin d'une pression très-forte. On se la procure en donnant aux presses la forme d'un laminoir; de sorte que la pression ne s'exerce que selon l'arête d'un cylindre, qui coïncide peut-être avec la centième partie de la surface de la planche; ce qui lui fait produire un effort cent fois plus grand que si le contact avait lieu sur toute la surface de la planche. Cette observation explique pourquoi la première idée de ceux qui se sont occupés de presses lithographiques a toujours été une machine à cylindres, qu'il a bientôt fallu abandonner et remplacer par des râteaux.
Pour qu'un cylindre puisse être employé avec quelque avantage au genre de travail que nous examinons ici, il faut qu'il puisse insister à une forte pression, qu'il reste toujours bien droit et bien rond : conditions qu'on ne peut obtenir qu'avec un cvlindre en métal, d'au moins six pouces de diamètre. Un pareil cylindre offre donc une surface qui n'est ni flexible, ni compressible; et cependant, pour exercer une pression parfaite entre deux corps, il est indispensable que l'un d'eux soit élastique. C'est ce qui a lieu pour la planche de cuivre, dans l'impression en taille-douce; mais il en est tout autrement en lithographie, parce que la pierre n'étant pas flexible et ne présentant pas toujours une surface parfaitement plane, une juxtaposition complète deviendrait impossible avec un cylindre sans élasticité. Il semble d'abord qu'il serait facile d'obvier à cet inconvénient
par l'interposition d'un corps mou, comme un cuir ou un feutre; mais il suffit de quelques réflexions, pour se convaincre que ce moyen présenterait peu d'avantages. Nous avons vu que si on augmente la partie de la surface de la pierre, qui se trouve simultanément pressée , il faut accroître dans le même rapport l'effort produit par la machine, ce qui multiplie les chances de casse. Or, si on considère que déjà la ligne suivant laquelle un cylindre d'une certaine épaisseur touche la pierre, est plus large que le tranchant d'un râteau, et qu'en outre le feutre ou le cuir A ( Planche xxv, Fig. 1 qui recouvre le cylindre B, se refoulant jusqu'au point C, exercera sur la surface de la pierre D E, une pression dans toute la largeur F G, il devient évident que, pour produire sur cette largeur une pression égale à celle que le râteau fournit sur les points qu'il touche, 1 faudra employer une force proportionnelle à cette même largeur, et à laquelle >eaucoupde pierres ne pourront pas résister. Ainsi, quoique les cylindres présentent l'avantage d'occasionner un frottement moindre que les râteaux, et de donner ainsi une moindre perte de force dans le jeu delà machine; cependant, comme ils exigeraient un effort plus grand, et multiplieraient les accidens, on doit leur préférer les râteaux. Ceux-ci offrent en effet cet avantage, que le bois aminci dont ils sont formés se refoule par la pression et se moule pour ainsi dire sur la pierre, même dans le cas où celle-ci n'est pas parfaitement plane; et de plus nous avons vu qu'ils exigent moins de pression. Aussi toutes les bonnes presses lithographiques sont-elles établies sur ce système.
Ainsi ce n'est point parce que le râteau frotte sur l'épreuve, qu'il mérite la préférence, comme quelques personnes paraissent le croire. Ce frottement est au contraire un inconvénient, puisqu'il absorbe inutilement beaucoup de force, et occasionne souvent des bavochures. Ce n'est que parce que le bois dont il est formé se refoulant facilement, procure un contact plus parfait, et que parce que, agissant sur une moindre surface, il faut employer moins de pression, que les râteaux sont préférables aux cylindres, qui sont trop sujets à faire casser les pierres.
Beaucoup de personnes, qui ne se font pas une idée bien juste de la Lithographie, attribuent mal à propos aux presses une influence très-grande, qu'elles n'ont pas réellement sur le tirage des épreuves. Si on s'imagine qu'il suffise d'une bonne presse pour obtenir de belles lithographies, c'est une erreur. La perfection des épreuves dépend de l'adresse du dessinateur, et surtout de celle de l'imprimeur, bien plus que de la presse. Pourvu que celle-ci puisse fournir une pression suffisante, quelque vicieuse qu'on veuille supposer d'ailleurs sa con-
s traction, un ouvrier habile pourra s'en servir pour tirer de fort bonnes planches; tandis qu'un mauvais imprimeur ne fera rien qui vaille, avec la meilleure machine. Si donc on doit chercher à se procurer des presses bien construites, c'est moins pour en obtenir de bonnes épreuves, que pour en tirer le plus grand nombre possible dans un temps donné, pour diminuer les chances de rupture des pierres, et pour avoir une machine solide, qui ne soit pas sujette à se déranger souvent; ce qui occasionnerait de constantes pertes de lemps et d'argent.
On a construit jusqu'ici une grande variété de presses lithographiques, qui peuvent se classer dans les deux systèmes suivans : 1° presses à deux ouvriers ; 2° presses à un ouvrier. Les premières sont généralement en usage en Allemagne. Les défenseurs de ce système prétendent y trouver cet avantage, qu'ils y forment un apprenti, en le faisant travailler comme aide d'un imprimeur fait; qu'ils produisent à peu près le double d'ouvrage qu'avec le même nombre de presses à un ouvrier, et qu'Us trouvent ainsi une économie dans le local et les frais de construction. Pour moi, j'ai trouvé au contraire de fort graves inconvéniens dans l'emploi des presses à deux ouvriers. J'ai toujours remarqué que les épreuves en sortent rarement bonnes. Pendant que l'un des ouvriers, l'imprimeur proprement dit, encre la pierre, l'apprenti enlève les épreuves, et demeure ainsi seul juge de leur valeur; de sorte que si elles portent quelque défaut dont il ne s'aj)erçoit pas, ou dont il ne prévient pas l'ouvrier, celui-ci continuera à mal encrer sa pierre, et le mal ne fait qu'empirer. Que si au contraire l'apprenti se permet de faire des observations trop souvent répétées, l'imprimeur, qui se croit bien supérieur à lui, se fâche; de là des disputes, des bouderies, qui sont loin de contribuer à la perfection de l'ouvrage. Si les épreuves rendues sont généralement mauvaises, et que le lithographe veuille en faire des reproches à l'ouvrier, celui-ci a toujours une excuse toute prête : c'est la faute de l'apprenti qui aurait dû l'avertir que les épreuves ne venaient pas bien. Si alors on veut s'en prendre à ce dernier, il ne manque pas de répondre que ce n'est pas lui qui encre les pierres, et qu'il ne peut pas être responsable de la défectuosité du tirage. Ces presses à deux ouvriers présentent un autre inconvénient; c'est que lorsque l'un des ouvriers manque, l'autre est obligé de rester oisif. ( '.es diflércns motifs m'ont déterminé depuis longtemps à supprimer toutes nos presses a deux ouvriers, pour les remplacer par d'autres qui n'exigent qu'un seul imprimeur. Celui-ci ne peut jamais charger un autre de la responsabilité qui pèse seule sur lui, et il sait bien que c'est à lui seul qu'on s'en prendra^ si l'ouvrage est
mauvais. Aussi nos ateliers ont-ils beaucoup gagné en perfection depuis cette époque. Les lithographes français paraissent partager cette opinion, car presque tous se servent exclusivement de presses à un seul ouvrier.
On sait que nous sommes malheureusement dans le siècle des pompeuses annonces. 11 n'est pas de miracle industriel qu'on ne nous promette par la voie des prospectus, et la Lithographie a eu sa part dans ces déceptions aujourd'hui si communes. Plus d'une fois on nous a promis des presses qui fourniraient dans le même temps des tirages doubles ou même triples de ceux que nous obtenons des nôtres. Il suffit d'un calcul bien simple, pour montrer le vide de semblables prétentions, et pour rendre ce calcul plus concluant, je le ferai dans l'hypothèse la plus favorable à ceux qui font sonner si haut le mouvement redoublé de leurs presses; c'est-à-dire que je prendrai pour exemple une petite pierre dessinée à l'encre, et sur laquelle il suffit de passer le rouleau trois fois pour l'encrer. Dans ce cas il faudra à l'imprimeur qui travaille sur une presse à moulinet :
. 12 id.
Pour poser le papier et la macula ture. . .
. 4 id.
, 14 id.
pour enlever l'épreuve et la poser à sa place.
. 3 id.
. 36 secondes.
Ainsi 22 secondes sont employées à l'encrage et autres opérations indépendantes de la perfection de la presse. Si un imprimeur parvient a abréger ce temps, ce ne sera que par suite de son adresse personnelle, et indépendamment de la machine avec laquelle il opère. Ce n'est donc que sur les 14 secondes qui s'écoulent pendant le tirage proprement dit, et formant un peu plus du tiers de l'opération totale, qu'on pourra faire une économie par une presse perfectionnée; et en supposant qu'on ait réellement réduit de moitié ce temps du tirage, ce sera une économie de 7 secondes sur 36; c'est-à-dire qu'au heu de 36 secondes, on n'en mettra que 29. Ainsi, pendant qu'on tirerait 100 épreuves avec les presses ordinaires, celle que nous examinons en fournirait 124. Voilà donc le chiffre maximum auquel on parviendra, en supposant les presses aussi parfaites qu'on veut bien le dire : cela ne valait pas, comme on voit, tout le fracas des annonces. Je sais bien qu'avec un ouvrier très-habile,
à qui on fera faire un vrai tour de force pendant une ou deux heures devant des personnes étrangères à la Lithographie, on pourra faire croire à toutes les merveilles de la machine. Mais ce n'est pas un homme du métier qu'on trompera par ce grossier moyen. Celui-ci saura bien distinguer un travail courant d'un simple travail de parade, qu'aucun ouvrier ne pourrait soutenir seulement pendant un jour entier.
D'autres fois, en annonçant qu'une presse fournit deux fois autant d'épreuves qu'une autre, on oublie d'ajouter qu'on y emploie deux ouvriers au lieu d'un , et que même on ne la compare qu'à une mauvaise presse, mise en mouvement par un ouvrier maladroit ou paressenx.
Quant au tirage des dessins au crayon, l'encrage prendra un temps qu'il n'est presque pas possible de déterminer, mais qui est bien plus long que pour les pierres à l'encre; de sorte que le mouvement de la presse n'apportera jamais ici une économie bien sensible.