‹ Traite de lithographieChapitre 31 sur 63 · RECETTES · texte numérisé non relu

RECETTES

Les lithographes trouvent aujourd'hui très-facilement à se procurer le vernis, l'encre ou les crayons dont ils peuvent avoir besoin; cependant, il est souvent de leur intérêt, pour ceux surtout qui ont un établissement considérable, de préparer eux-mêmes ces différens objets. Ceux-mème qui trouveraient plus d'avantage à se les procurer ailleurs, doivent au moins savoir comment on les obtient, afin de devenir meilleurs juges de leurs qualités et de leurs défauts, et de pouvoir signaler aux personnes de qui ils les achètent, les causes des inconvéniens qu'ils y trouvent. Tout le monde ne procède pas exactement de la même manière à la préparation du vernis, de l'encre et des crayons lithographiques : il y a quelquefois, à cet égard, d'assez grandes différences qui en apportent aussi dans les résultats; de sorte qu'il y a un choix à faire parmi toutes les recettes employées à ces divers usages. Je donnerai dans ce chapitre celles qu'une longue pratique me fait regarder comme les meilleures, et dont je me sers exclusivement.

Vernis.

La substance à laquelle les imprimeurs typographes et lithographes donnent le nom de vernis, n'est autre chose qu'une huile épaissie par une cuisson plus ou moins prolongée. On fait encore généralement un grand mystère de la préparation de ce vernis, qui demande à être fait avec de certaines précautions. Pour la lithographie surtout, il est essentiel qu'il soit fabriqué avec tous les soins convenables, et qu'il ne contienne aucun corps étranger. Souvent on ajoute à l'huile, pour la faire épaissir plus vite, une certaine quantité de litharge

ou de résine; mais une semblable addition présente de graves inconvéuiens. La litliargc tache la pierre, et la résine ôte à la couleur le tirant nécessaire pour obtenir de bonnes épreuves d'un dessin fin et transparent. Le vernis qu'emploient les imprimeurs lithographes est plus épais que celui dont on fait usage en typographie, et sa qualité influe beaucoup sur la facilité du tirage, la conservation des pierres, et la beauté des épreuves. Un lithographe prudent fera donc bien de le préparer lui-même, ou il ne l'achètera que chez un fabricant dont il connaît les soins et la probité, et qui le prépare exprès pour les usages de la lithographie.

C'est généralement l'huile de lin qu'on emploie pour fabriquer le vernis lithographique. Cependant, pour l'impression des pierres gravées, on préfère celui qui a été obtenu avec de l'huile de noix, parce qu'il est plus doux, et qu'il s'essuye plus facilement. On doit choisir une huile vieille, qui ait au moins une ou deux années, et qu'on reconnaît à sa belle couleur jaune, et à sa parfaite limpidité; tandis que l'huile nouvelle est verdàtre et trouble. Cette dernière contenant encore une certaine quantité d'humidité et de matières mucilagineuses, se boursoufle facilement, déborde quelquefois les vases, et se répand alors dans le feu, où elle s'enflamme et occasionne quelque danger. L'huile vieille, au contraire, reste parfaitement tranquille pendant toute la durée de l'opération. Il imjK>rte aussi de s'assurer que l'huile de lin qu'on emploie, est pure de tout mélange, et qu'on ne l'a point allongée avec de l'huile de colza, de navette, ou autres qui, n'étant pas siccatives, ne s'épaissiraient pas par la cuisson, et s'opposeraient ainsi à la confection du vernis; car, on aurait beau la chauffer alors, elle resterait toujours grasse, ne filerait pas entre les doigts, et ne pourrait être d'aucune utilité. Lors donc qu'on voudra acheter de l'huile, il sera prudent de l'essayer d'abord sur une petite quantité, afin de s'assurer qu'elle est propre à la préparation du vernis.

Comme on est obligé de porter l'huile à une haute température, et même de la laisser brûler pendant quelque temps, il serait imprudent de faire cette opération dans l'intérieur d'une maison, ou dans tout endroit où se trouveraient des matières combustibles. 11 n'arrive que trop souvent que la flamme se développe avec une telle intensité, qu'on ne peut s'en rendre maître, cl alors l'huile incandescente passe par-dessus les bords du vase, et se répand de tous les côtés. Il est beaucoup plus convenable, et c'est ce qu'on fait généralement d'ailleurs, de procéder à cette préparation dans les champs, ou au moins dans une vaste cour. Quant à moi, pour éviter le désagrément de transporter tous les

ustensiles hors de rétablissement, et afin de ne point être exposé aux intempéries de la saison, lorsque je prépare mon vernis, j'ai fait construire à proximité de mes ateliers, un petit laboratoire, bâti entièrement en briques, et par conséquent à l'abri de tout danger d'incendie. Ce laboratoire (planche xxxx,jig. I ) est ouvert sur le devant. Au milieu du mur du fond , est fixé un bras de fer mobile A, auquel est suspendu un chaudron G, par une chaîne B, D. La partie B de cette chaîne porte un levier C, à l'une des extrémités duquel est attachée la chaîne D, destinée à recevoir l'anse du chaudron. L'autre extrémité du levier peut être retenue à volonté par le crochet E, fixé à la chaîne D. Dans l'un des coins du laboratoire, se trouve un àtre F, sur lequel le chaudron vient se poser, lorsqu'on veut le chauffer.

Le chaudron G a une forme ovoïde , qui rappelle celle d'une poire! Un couvercle muni d'une main II, doit être disposé pour le fermer hermétiquement, et arrangé de manière qu'on puisse le mettre en place avec facilité; car c'est au moment où l'huile brûle avec une grande flamme, qu'il faut l'étouffer, en fermant le chaudron. Celui-ci ne doit-être rempli que jusqu'à moitié environ, afin que si l'huile vient à monter, ce qui arrive quelquefois, elle ne puisse pas dépasser les bords.

Le chaudron étant placé sur l'atre, on y allume un bon feu, qu'on alimente de manière à le faire brûler le plus également possible. On laisse chauffer l'huile jusqu'au moment où une tranche de pain qu'on y plonge, occasionne un fort bouillonnement. On laisse cette tranche jusqu'à ce que l'ébullition cesse, et on la remplace alors par une seconde. Pour les introduire sans danger «le se brûler, et afin de les maintenir au fond du vase, on les pique à une fourchette de fer à longue tige, que j'ai représentée dans la planche xxxx, à côté du chaudron. Ou met ainsi dans l'huile, de six à dix tranches de pain, et ensuite autant d'oignons, qu'on a eu soin de peler d'abord. Le nombre de ces tranches et de ces oignons, dépend au reste de la quantité d'huile qu'on chauffe à la fois, et de l'habitude du fabricant.

Celle addition d* pain et d'oignons, ou tout au moins de pain , se fait dans tous les pays, lïst-elle cependant d'une nécessité absolue, et le vernis serait-il moins bon, si on n'y avait pas recours? On prétend que, sans cette précaution, l'encre obtenue avec ce vernis a l'inconvénient de tacher le papier en jaune. J'ignore jusqu'à quel point cela peut être vrai, car je n'ai jamais fait aucun essai en ce sens, et j'ai toujours employé les oignons et le pain pour préparer mon vernis. 11 se pourrait que cette addition ne fût qu'une petite ruse employée d'à-

bord par les ouvriers, et consacrée ensuite par le temps. Encore aujourd'hui, dans beaucoup d'imprimeries , en Allemagne surtout, le jour où on cuit le vernis est une fête pour l'atelier, et les imprimeurs ne manquent pas d'arroser de maintes rasades les fritures d'oignons et de pain, qu'ils se partagent.

Cependant, il se pourrait aussi que cette addition fût réellement de quelque utilité. On sait que les huiles siccatives , comme celles de lin ou de noix, abandonnées à l'air, absorbent une grande quantité d'oxigène, deviennent moins coulantes, et finissent même par être presque solides. En cet état, elles ne tachent plus le papier. 11 parait très-probable que, lorsqu'on chauffe l'huile pour en faire du vernis, il se passe une action analogue, outre qu'il se dégage peut-être en même teins quelque substance volatile. Il est fâcheux qu'aucun chimiste ne se soit encore occupé d'étudier cette opération. Quant au pain et aux oignons, on dit généralement qu'ils dégraissent l'huile; ce qui est fondé sur ce que l'huile à l'état de vernis ne tachant plus le papier, ne jouit plus, à cet égard de la pror priété des corps gras. Par là, on n'a donc qu'indiqué le fait, sans l'expliquer. D'autres ont pensé que l'eau contenue dans le pain ou les oignons, se réduisant en vapeur , celle-ci en se dégageant, facilite le départ des matières volatiles. Ne pourrait-on pas admettre aussi que la forte ébullition causée par le dégagement de l'humidité et de ces substances, favorise l'ovulation, en divisant l'huile en une multitude de petits globules pleins de vapeur, jusqu'au moment où ils crèvent à la surface, pour permettre à cette vapeur de se dégager. Peut-être même, à la température à laquelle on opère , une partie de cette vapeur se ti ouve-t-elle décomposée, et cèdc-t-ellc son oxigène à l'huile? Toutefois, il ne faut pas attacher beaucoup d'importance à ces explications ou à d'autres, tant qu'il ne sera pas bien démontré, par des expériences directes, que le pain et les oignons jouent réellement un rôle dans cette préparation. Gardons nous de renouveler la ridicule histoire de la dent d'or.

Une fois que l'huile est assez chaude pour brûler en peu de secondes le pain ou les oignons, on cesse d'en ajouter, et on continue le feu, jusqu'à ce que l'huile s'enflamme. Cependant, il est prudent de provoquer cetu* inflammation, en plongeant une longue baguette allumée à une de ses extrémités, dans la vapeur d'huile qui surmonte le chaudron. De cette manière, la flamme est peu violente au commencement, et on se rend bien mieux maître de l'opération. 11 est impossible de fixer généralement la durée de cette opération; l'expérience seule doit servir de guide. 11 existe un moyen assez facile de connaître à peu près les progrès de lepaississement , qui ne s'opère qu'au moment où l'huile brûle avec

le plus de force. On emploie pour cela une petite cuillère en fer, à longue tige , représentée dans la figure à côté de la fourchette dont il a été parlé plus haut. On s'en sert pour retirer du chaudron un peu d'huile , dont on laisse tomber quelques gouttes dans un vase d'eau froide, placé à proximité. Ainsi, elle se refroidit promptement, et comme ces gouttes surnagent, on les prend entre les doigts, et on juge du degré de viscosité , ou de la force du vernis, par la longueur du fil qu'elles fournissent en séparant les doigts. Il faut remarquer que l'huile refroidie par ce moyen ne tire pas des fils aussi longs que lorsqu'elle a reposé pendant un jour. Un fil de un demi-pouce à un pouce de longueur indique un vernis suffisamment fort.

Aussitôt que la flamme acquiert une grande intensité, on retire le chaudron du feu , en le soulevant au moyen du levier C , et en tournant le bras A. C'est dans cette position qu'on laisse achever la combustion , jusqu'à ce que les échantillons qu'on en a retirés semblent indiquer une épaisseur suffisante. Alors, on pose le couvercle sur le chaudron pour étouffer la flamme. Il faut pour cela agir avec prudence, et surtout que la peur de se brûler ne fasse pas opérer avec trop de précipitation. Si le couvercle ne tombe pas bien à sa place, et se trouve de traversai sera fort difficile de le retirer, pour le remettre de nouveau. Le couvercle garantit la main de la flamme; d'ailleurs, si on craignait quelque danger , on pourrait s'envelopper la main et le bras d'un linge légèrement humide.

En recouvrant ainsi le chaudron , on éteint bien la flamme pour le moment; mais il arrive souvent que l'huile très-chaude jette une écume qui finit par remplir le chaudron , et sort alors par les interstices qui se trouvent entre celui-ci et le couvercle. Aussitôt que cette écume arrive à l'air, elle s'enflamme, et peut occasionner la perte totale de l'huile , si on n'apporte un prompt remède. Il y a plusieurs moyens d'obvier à ce grave inconvénient. Le premier consiste à jeter des cendres sur cetle écume, à mesure qu'elle sort. On l'empêche ainsi de couler le long des bords du chaudron , et il se forme peu à peu une pâte qui obstrue les ouvertures. Un autre moyen, d'une réussite infaillible, consiste à préparer plusieurs morceaux de toile d'emballage humide , pliée en quatre, et entre les plis de laquelle on fera bien d'intercaller des feuilles de papier, pour intercepter tout passage à l'air entre les fils. On enveloppe le chaudron de ces morceaux de toile, aussitôt que le convercle est placé. L'air n'ayant plus d'accès alors, l'écume ne pourrait plus s'enflammer, même si elle venait à sortir.

Je conseillerai en outre, comme une excellente précaution, de placer à côté de latrc un large baquet plein d'eau froide I, dont la profondeur soit égale à

peu près à la hauteur dont l'huile s'élève dans le chaudron. On y descend lentement le vase, aussitôt que le couvercle y est placé, et l'eau refroidit assez promptement le vernis pour l'empêcher de passer par-dessus les bords. D'ailleurs, s'il en sortait un peu, il coulerait dans l'eau, et ne pourrait pas brûler. Cette précaution , au reste, n'empêche pas de faire usage en même temps de celles que j'ai indiquées précédemment. On ne saurait agir avec trop de prudence dans une pareille occasion. Mais ce que je dois principalement recommander, c'est de ne jamais jeter d'eau dans le vernis, pour l'éteindre lorsqu'il est enflammé. On s'exposerait par là au plus grand danger, car cette eau se réduisant instantanément en vapeur, projeterait au loin et dans tous les sens l'huile brûlante, qui pourrait atteindre toutes les personnes placées autour du chaudron. Mieux vaudrait cent fois laisser continuer la combustion, et se résigner à perdre toute l'huile sur laquelle on opère.

Il faut laisser le couvercle sur le chaudron au moins pendant une demi-heure. En l'enlevant plus tôt, on s'expose à voir l'huile s'enflammer de nouveau spontanément, au moment où elle vient au contact de l'air.

Comme je l'ai déjà fait remarquer plus haut , la science n'a pas encore suffisamment expliqué la cause de l'épaississement de l'huile dans la fabrication du vernis. 11 serait fort à désirer que les chimistes s'occupassent de cette importante question. Peut-être qu'une théorie bien constatée de cette opération , conduirait à une autre méthode d'atteindre le même but , sans offrir autant de danger, tout en permettant d'obtenir un vernis plus parfait et moins coloré.

Les fabricans de papiers peints, qui emploient une grande quantité d'huile épaissie pour faire des tentures veloutées, ne font pas usage des mêmes moyens que les imprimeurs, pour se procurer ce vernis. Ils se contentent de faire chauffer l'huile jusqu'à un degré qui approche de celui auquel elle prend feu, et ils la maintiennent, sans l'enflammer, à cette température élevée, jusqu'à ce qu'elle acquierre le point d'épaisseur convenable. Cette méthode offre moins de danger, mais elle est beaucoup plus longue; car ce n'est qu'au bout de deux jours environ, que l'huile arrive à avoir l'épaississement désiré; et encore le vernis qu on obtient ainsi, n*a-t-il pas la même viscosité que celui fait par la combustion. Il ne tire pas des fils aussi longs , et par conséquent ne tiendrait pas les pierres aussi transparentes. Il ne peut pas convenir aux lithographes.

Quelques imprimeurs ont adopté l'usage extrêmement dangereux , de fermer hermétiquement leur chaudière, après en avoir retiré le pain et les oignons. A cet effet, ils consolident le couvercle au moyen d'une barre qu'ils passent dans

les anses , et ils garnissent les joints de terre glaise. Il est facile de comprendre qu'à la hante température à laquelle on opère , il se produit une grande quantité de vapeur qui , ne trouvant aucun issue, peut causer l'explosion du vase, si celui-ci n'offre pas une résistance suffisante. Un accident déplorable , arrivé dans l'imprimerie de M. Seidel, à Sulzbach, en Allemagne, est bien propre à prémunir contre un pareil danger ceux qui seraient tentés d'agir avec aussi peu de prudence. Une chaudière ainsi fermée, sauta au moment où un grand nombre d'ouvriers se trouvaient placés à sa proximité. Une vingtaine de «es malheureux furent inondés d'huile bouillante, et s'élancèrent dans la rue , poussant des rugissemens affreux , et semblables à des météores enflammés, courant dans toutes les directions. Plus de la moitié payèrent cette imprudence de leur vie.

Si on voulait absolument fermer la chaudière, il faudrait surmonter le couvercle d'un long tuyau, d'un diamètre suffisant pour donner issue à la vapeur, à mesure qu'elle se forme.

C'est ici le lieu de parler du prix proposé par la Société d'encouragement, pour la fabrication d'un vernis lithographique, et remporté par M. Lemercier. Le programme de 1826 de cette Société, qui a montré tant de sollicitude pour les progrès de l'impression sur pierre, proposait un prix de 500 francs pour la meilleure recette pour la préparation du vernis cl 'encrage. Ce prix fut porté à 600 francs en 1828. En 1833, M. Lemercier adressa à la Société d'encouragement, un mémoire dans lequel il propose la recette suivante, pour confectionner le vernis lithographique.

24 parties huile de lin; 4 Id. pain tendre;

4 Id. oignons;

5 Id. résine blonde du commerce , pour le vernis N° 1 ;

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