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CHAPITRE XIII

Retouches.

Quelque soin qu'un dessinateur mette à l'exécution d'un dessin sur pierre, les épreuves ne répondent pas toujours à son attente, et son ouvrage deviendrait plus parfait s'il pouvait, après le tirage, ajouter encore à la planche ce qui lui manque pour rendre entièrement l'elfct qu'il a en vue. Quelquefois aussi, certaines parties fléchissent au bout d'un tirage plus ou moins considérable, et on voudrait pouvoir les rétablir telles qu'elles étaient primitivement. A chaque instant enfin, on sent le besoin d'un bon procédé de. retouche; mais pour être bon, un tel procédé doit avant tout ne porter aucun préjudice au dessin qui existe sur la pierre. Il doit donner à la planche la propriété de recevoir et de retenir les teintes les plus légères, comme les touebes les plus vigoureuses; il doit la remettre dans le même état qu'une pierre neuve; et cette opération doit même pouvoir se répéter plusieurs fois. Malheureusement, il faut en convenir, il n'existe encore aucun procédé qui remplisse entièrement ces diverses conditions.

I-es retouches sont la partie la plus difficile «le la Lithographie, et celle sur laquelle on a le moins de données certaines. C'est un problème qu'on ne peut espérer de résoudre complètement que lorsque la théorie chimique de l'art lithographique sera bien connue. Puissent les efforts que j'ai faits pour apporter quelque lumière sur cette partie, produire quelques résultats heureux!

J'ai dit qu'il se forme sur la pierre une couche d'une matière gommeuse insoluble, qui s'oppose à ce «pie de nouveaux corps gras qu'on applique à sa surface puissent y adhérer. 11 faut donc enlever cette couche, pour opérer des retouches avec quelque certitude de succès; mais comme on ne sait pas encore positive-

ment par (nielle combinaison chimique elle est produite, on ignore également par quel réactif on peut la détruire; et on en est réduit à cet égard aux tâtonnemens.

Autant que j'ai pu m'en convaincre par des essais multipliés, cette couche gonunensc est soluhle dans les acides et dans les alcalis; mais tous les agcus qui appartiennent à ces deux catégories sont plus ou moins dangereux pour une pierre dessinée. MM. Chevalier et Langlumé ont proposé de laver les pierres avec une lessive caustique légère, composée de 125 parties d'eau, sur

2 » de potasse caustique, et de l'y laisser séjourner 1 à 5 minutes, en la lavant après à grande eau. Ce moven peut entraîner de graves inconvéniens; car, pour peu que la lessive soit trop forte, que la couleur soit trop fraîche, ou qu'on la laisse un jk-u trop longtemps, elle attaque le dessin, et le mal ne serait plus réparable.

Comme la question de la retouche est la moins avancée de toutes celles qui concernent la Lithographie, je me fais un devoir de citer la théorie sur laquelle MM. Chevalier et Langlumé établissent leur procédé de retouche , quoique je sois loin de l'admettre, et que je me propose même de la réfuter; mais je pense que des discussions de ce genre, sont le seul moyen d'arriver à la solution de ce problème difficile. MM. Chevalier et Langlumé disent dans leur mémoire :

» L'acidulation des pierres, eu attaquant le crayon lithographique, a surtout <c fixé notre attention, et de l'examen de cette opération, nous avons pu conclure u que le crayon n'était plus apte à en recevoir une nouvelle quantité. Nous avons « pensé que pour obvier à cet inconvénient, on doit ramener à l'état savonneux « la partie du dessin «pic l'on veut retoucher. Xous avons conçu que ce savon o nouvellement préparé pouvait s'unir à celui qu'on y apportait, et c'est en nous « basant sur cette idée (pie nous avons fait nos expériences. »

S'il ne s'agissait que de faire revivre par la retouche des parties qui auraient faibli, ce raisonnement pourrait avoir quelque apparence de justesse, sauf toutefois, ce qui concerne les acides gras, qui ne s'allieraient plus avec le savon, sans être de nouveau saponifiés eux-mêmes. Mais là ne se borne point l'effet de leur moyen de retouche, car ces messieurs ont produit eux-mêmes, comme exemple de l'efficacité de leur procédé, des épreuves de planches sur lesquelles on a dessiné à la relouche des objets à des places qui étaient restées blanches dans le dessin primitif. Us n'ont pas pensé en établissant leur théorie (pie, pour obtenir un tel résultat, leur préparation a dû donner à des parties de la pierre

où il n'y avait aucun dessin et où, par conséquent, il ne se trouvait aucun corps gras à saponifier, la propriété de recevoir la retouche. Ils n'ont pas pensé cpie ce raisonnement s'applique à toutes les retouches; car dans quel hut les fait-on, si ce n'est pour tracer à certaines places des parties qui ne s'y trouvent pas? Pour cela, les points formés par le crayon doivent se fixer sur les parties hlanches qui existent entre les points noirs, même des parties dessinées, ou augmenter le volume de ces points; ce qui ne peut avoir lieu que si une portion du nouveau corps gras se fixe sur la partie blanche de la pierre. C'est donc à donner à celleci la propriété de recevoir les corps gras, et de s'en laisser pénétrer, que doit se porter l'attention de ceux qui s'occupent de cette question ; et si MM. Chevalier et Langlumé ont réussi dans leur procédé, c'est qu'il s'est rencontré à leur insu que la lessive dissout la couche gonuncuse qui couvre les parties hlanches de la pierre ; et non parce qu'elle saponifie les parties déjà chargées de travail , qui n'ont pas besoin d'être graissées tle nouveau par le crayon.

J'ai fait observer dans la partie théorique, qu'une pierre qui a été acidulée et gommée conserve, même après un lavage réitéré à l'eau , une teinte jaunâtre que n'a pas une pierre sur laquelle il n'a pas été appliqué tle gomme. Cette teinte jaunâtre n'est due, à mon avis, qu'il la couche gommeuse insoluble qui la couvre. Si on lave une pierre ainsi préparée avec un acide quelconque, la place sur laquelle on opère redevient blanche. Il est donc évident que l'acide dissout cette couche gommeuse, ou au moins qu'en attaquant plus ou moins la surface de la pierre, il l'en détache; et les retouches qu'on fait sur cette place y tiennent comme un dessin fait sur une pierre neuve. Ce procédé serait donc bon, s'il n'exposait à un autre inconvénient aussi funeste que la retouche serait utile. Les acides minéraux et notamment les acides muriatique et nitrique, même très -étendus d'eau, attaquent fortement les dessins sur pierre et, en lavant avec ces acides des pierres dessinées, on ne manquerait pas d'enlever les teintes les plus fines, et de donner un gros grain à toute la planche.

Comme les acides végétaux sont moins corrosifs et peuvent avoir la mèine action sur la couche gommeuse, j'essayai l'acide acétique. Ce moyen réussit assez bien et fut promptcinent répandu parmi mes confrères, dont un grand nombre l'emploient encore aujourd'hui. Mais ayant reconnu que souvent des pierres venaient trop noires au tirage après avoir été lavées avec cet acide, et que d'ailleurs, il fallait chaque fois aciduler de nouveau le dessin après les retouches, ce qui faisait du tort au dessin, je fis de nouvelles recherches et trouvai que le jus de citron, à cause de l'acide citrique qu'il contient, enlevait la couche gom-

ineuse sans nuire au dessin; et qu'après les retouches, il suffit de gommer la pierre pour pouvoir en faire le tirage. Je m'arrêtai donc à ce moyen que j'emploie habituellement et presque toujours avec succès.

Voici comment j'opère. J'exprime le jus de quelques citrons ( i), j'y mêle à peu près quatre fois autant d'eau et renferme le tout dans un flacon bien bouché. 11 faut inèine, pour éviter qu'il se forme à sa surface une peau composée de moisissure, coucher le flacon ou le placer sens dessus dessous, afin que le bouchon soit couvert de liquide. Je pense qu'on réussirait également, en employant 15 grammes d'acide citrique dissous dans un litre d'eau. Il y aurait de l'économie, et il est toujours facile de se procurer de cet acide cristallisé dans le commerce.

lorsqu'on veut préparer une pierre pour la retouche, elle doit être en couleur grasse, déjà depuis plusieurs jours, afin que celle-ci soit bien sèche, et ne se barbouille pas par le frottement. Je commence par laver la gomme avec de l'eau aussi complètement que possible; ensuite j'imprègne une éponge fine du mélange de jus de citron et d'eau, et je m'en sers pour laver la planche en frottant dans tous les sens, et eu n'appuyant que légèrement sur l'éponge , afin de fatiguer le moins possible le dessin. Lorsque j'ai frotté la pierre ainsi pendant environ une minute, j'exprime l'é)>onge et j'enlève autant que possible tout le liquide qui se trouve sur la pierre. Alors je l'imbibe d'une nouvelle portion de jus de c itron étendu d'eau, et je recommence l'opération. Lorsqu'aprés le second lavage j'ai enlevé avec l'éponge et autant que possible le liquide de dessus la pierre, je l'essuyé complètement avec un linge très-fin ; ou bien , si je pense que ce frottement puisse y causer quelque altération, je place d'abord quelques feuilles de papier de soie, et je les appuyé partout avec la main, afin de sécher la pierre et île n'\ laisser aucune goutte d'eau qui pourrait retenir encore quelques atomes de gomme. Cette gomme, en se séchant, empêcherait les retouches de tenir.

Il e.st fâcheux qu'on n'ait aucun moyen certain de s'assurer si l'opération a produit son elfet, et si on peut compter que les retouches ne manquent pas. Il est vrai qu'en faisant bien attention , si on a l'habitude de ce travail, on sent au frottement de l'éponge lorsque le corps gomuieux est enlevé; car elle glisse facilement tant que la pierre n'est pas remise à nu; tandis qu'une fois tout enlevé, elle éprouve une petite résistance. La couleur blanchâtre qu'acquiert la pierre

i On vend dans le commerce, du jus de citron qui reviendrait à bien meilleur marché; mai* il parait qu'il est sou\cnt falsifié avec du vinaigre ou de l'acide sulfuriquc; de sorte que pour ùXrc sûr de réunir, il vaut mieux prendre d< s ciîron» et en exprimer le jus.

après ce lavage, est aussi un signe qu'on a plus ou moins réussi à enlever la couche goinmcuse; mais il faut en convenir, ce ne sont là que des signes assez équivoques, et on n'a d'autre garantie que le soin et la régularité avec laquelle on a fait l'opération. L'artiste est donc obligé de courir la chance que ses relouches tiennent plus ou moins. Mais ce procédé a pour lui l'avantage que le pis-aller est que le travail fait soit inutile; car il ne porte aucun tort au dessin primitif. Cependant, comme je l'ai dit, cette opération réussit presque toujours, lorsqu'elle a été faite avec les soins convenables.

Lorsque la pierre est sèche, on y dessine au crayon comme sur une pierre neuve. Quand les retouches sont terminées, je souffle sur la planche pour qu'elle devienne légèrement humide. Cette opération a pour but de dissoudre un peu le cravon qui, par son alcali, agit alors sur un peu de matière gommeuse qui pourrait être restée, la traverse, et va se fixer dans la pierre. Mais il faut bien se garder d'y souffler assez longtemps pour que l'humidité s'y réunisse en petites gouttes. Le crayon se fondrait trop dans ce cas, et coulerait en largeur; ce qui pourrait occasionner des empâtemens. Il vaut mieux répéter l'opération plusieurs fois, et n'humecter la pierre que très-légèrement à chaque reprise. Après que la pierre est redevenue parfaitement sèche, on y passe de la gomme et on la laisse sécher. Il n'est nécessaire d'aciduler ces pierres de nouveau que si on y avait enlevé des parties à la pointe ou au grattoir.

Quelque temps après cette opération, on lave la gomme et on passe sur la pierre le rouleau à la couleur grasse, seulement trois ou quatre fois, afin que l'essence contenue dans cette couleur n'ait pas le temps de dissoudre le dessin. Il faut seulement, que sur chaque point, il vienne se loger une partie d'encre grasse molle, qui pénètre jusqu'à la pierre, et contribue à y fixer les retouches. Lorsque la couleur grasse est sèche, on la gomme de nouveau et, après un jour de repos, on peut commencer le tirage.

Lorsqu'on n'a fait que tirer des épreuves d'essai d'une pierre, et qu'après l'avoir mise en couleur grasse, on ne la gomme pas, les retouches qu'on y fait tiennent presque toujours sans qxi'on ait besoin de la laver au jus de citron. Mais toujours est-il bon de souffler dessus, et d'y passer le rouleau à la couleur grasse, comme je l'ai dit ci-dessus. Il faut conclure de ce fait que la couche de gomme insoluble se fortifie par l'action du tirage, ou peut-être par le temps que la gomme y séjourne; car plus une pierre a tiré, plus les retouches y sont difficiles.

Comme l'alun a la propriété de détruire la préparation des pierres et d'y faire prendre le noir, plusieurs lithographes ont eu l'idée de tirer parti de cette cir-

constance pour la préparation des pierres à la retouche. Ils lavent, à cet effet, les pierres avec de l'eau saturée d'alun, autant qu'elle peut en dissoudre à froid. Ce moyen réussit assez bien; mais il est dangereux en ce que des dessins ainsi traités deviennent facilement trop noirs au tirage. Il faut aciduler ces pierres avant de passer au tirage, sans quoi elles deviendraient toutes noires.

M. Hanhart, autrefois contre-maître dans mon établissement, et maintenant employé dans une lithographie de Londres, ayant observé que le nitrate de fer détruit la couche gommeuse qui se trouve sur les pierres, et y forme des traces qui prennent le noir comme si elles eussent été faites avec de l'encre lithographique, eut l'idée de mettre cette propriété à profit pour préparer les pierres à la retouche. Il fait dissoudre, à cet effet, dans 1,2 litre d'eau,

1 1/2 gramme de nitrate de fer (i ),

1 1/2 « acide nitrique,

1 1/2 » acide acétique.

Il enlève d'abord la gomme, et il lave ensuite la pierre avec une éponge imprégnée de ce mélange; puis il la rince avec de l'eau, et il la sèche en y frottant un linge fin, ou en y appliquant du papier brouillard. Lorsque la retouche est faite, il l'humecte légèrement en soufflant dessus, et il l'acidulé ensuite avec un mélange d'eau et d'acide nitrique, tirant un degré de l'aréomètre. M. Hanhart m'assure se trouver bien de ce procédé, qu'il pratique depuis nombre d'années. Je pense cependant que le jus de citron lui est préférable, parce qu'il n'offre aucun danger; tandis que le nitrate de fer a une action très-puissante sur la pierre, et que pour peu qu'on en employât une trop grande quantité, elle pourrait devenir unie. D'ailleurs, la préparation au jus de citron n'exige aucune acidulation après que les retouches sont faites.

11 paraît qu'en Angleterre, quelques lithographes lavent les pierres destinées à des dessins a u crayon, avec un mélange analogue à celui que je viens de décrire, et qu'ils appellent faising. Une fois le dessin achevé, ils ne font qu'y passer de la gomme. Des pierres ainsi préparées doivent résister à un long tirage, et les parties blanches doivent prendre moins le noir (pie celles préparées par les procédés ordinaires. Mais que deviennent alors les parties grattées? 11 faut bien qu'elles reçoivent une légère acidulation. Ce faisïng a encore une autre propriété : c'est

(i) On obtient du nitrate de fer en mettant dans de l'acide nitrique, des clous ou autres morceaux de fer, jusqu'à ce qu'il en soit saturé, et ne les ronge plus.

d'empêcher l'encre de s'étendre en largeur sur des pierres grenées qui en ont été lavées; ce qui permet d'y faire à la plume des lignes aussi fines que sur des pierres préparées pour ce genre de dessin. On pourrait donc l'employer utilement, si on voulait lier sur une pierre le travail de la plume à celui du crayon. Mais je conseillerais d'aciduler une pareille pierre comme un dessin ordinaire au crayon.

La Société d'encouragement, ainsi que je l'ai dit au chapitre Dessin, dans la partie qui traite de l'effaçage, avait proposé un prix tle 100 fr., pour la meilleure méthode de faire des retouches. Elle a décerné à MM. Chevalier et Langlumé, et à M. Jobard, des médailles d'or pour des procédés qui donnent les moyens d'enlever une partie d'un dessin pour en substituer une autre. Cette Société n'a pas cru dès lors devoir remettre ce prix au concours; mais les moyens couronnés auraient été appelés avec plus de justesse procédés tle correction. Quant à la question de retouche pour des pierres sur lesquelles on ne veut rien enlever, mais seulement ajouter, on n'a présenté d'autre moyen que celui de MM. Chevalier et Langlumé, que j'ai décrit ci-dessus, et on aura vu par mes observations que je ne regarde pas ce procédé comme applicable , puisqu'il expose ceux qui l'emploient à gâter leurs dessins.

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