LES EPITHETES
1. De la différence entre l'épithète et l'adjectif. — 2. Des trois espèces d'épithètes. — 3. Du choix des épithètes. — 4. Des genres où il ne convient pas que l'épithète abonde. — 5. Du nombre et de la place des épithètes.
Il faut bien se garder de confoudr^radjectif avec l'épithète. \ Le premier est un déterminatif indispensable s'appliquànTaux personnes comme aux choses, et plus encore aux choses qu'aux personnes. Sans lui, l'idée resterait vague, incomplète ou obscure, j La seconde est un ornement fait pour embellir ou renforcer le discours. Sans elle, le style peut être correct, mais souvent il est froid, parce qu'il ne parle pas assez à l'imagination ni à l'âme. Si je dis :UJ[iomme juste reste ûiébranlable dans les^lusj^r^ rever^^^^^premier de ces qualificatifs est nécessaire : c'est un aÂjféciif; les deujTautres'sOnt des motsj^ii^aractérisent l'homme y/Juste etjes^drcoustânces où iFseTrouve : ce sont des épithètes.
A quelle marque recoiînaissez-vous l'épithète et la distinguezvous de l'adjectif? A ceci : l'adjectif ajoute au sens, l'épithète à l'expression. Chaque fois qu'un qualificatif est nécessaire au sens de la phrase, il est adjectif; quand il est utile à l'expression, V c'est-à-dire quand il peint les objets, le caractère des personnes et des choses, ainsi que des circonstances qui nous entourent, l'adjectif n'est plus un simple adjectif, il devient épithète.
Il faut donc distinguer trois sortes d'épithètes :
V Les épithètes tirées de la nature des choses; 2° les épithètes de caractère; 3° les épithètes de circonstance.
Les premières, désignant les objets par le côté le plus saillant, sont faites pour les montrer aux yeux par la couleur. Homère ne décrivait guère autrement no^V vaisseau, vaisseau creux, etc. Quand on s'en tient à la couleur générale : vertes prairies,
blancs Hocoiis de neige, sombre nuit, gris sentiers, blonds épis, ou n'ajoute rien à l'objet, sinon qu'on en donne la représentation matérielle. Il en est tout autrement, quand l'épithète est métaphorique. Alors naît l'idée d'un rapprochement par similitude, comme dans les épithètes homériques : vaisseaux ailés, paroles ailées. D'un côté c'est encore l'épithète de nature, parce qu'on se représente les voiles soulevées par le vent, battant l'air comme les ailes d'un oiseau. De l'autre côté, ce n'est plus qu'une idée caractérisée par un signe matériel de rapidité. Épithète de caractère, si on l'entend dans un sens général, épithète de circonstance, s'il s'agit d'une situation donnée.
Les épithètes de caractère désignent les personnes ou les choses par leurs qualités distinctives ou spécifiques.
La soLide\er\.\i, la vaste intelligence. (Boileau.)
Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé. (La Fontaine.)
Les deux premières épithètes dans ce vers de La Fontaine ont un caractère objectif, la troisième un caractère subjectif. Si nous disions : On monte avec beaucoup de peine les chemins sablonneux, ce ne serait plus une épithète, mais un adjectif indispensable au sens de la phrase. La Fontaine, lui, veut peindre la pénible montée du lourd chariot. Les mots montant, sablonneux, malaisé sont faits pour l'expression. Voilà pourquoi nous les appelons épithètes, épithètes de caractère et aussi de circonstance.
Les épithètes de circonstance sont de beaucoup les plus utiles à FornemeECdû^iiscÔïïrs^
tive du milieu où les~laits se déroulent et où les sentiments se produisent. C'est une des marques les plus évidentes de la supériorité du talent dans l'art de penser comme dans l'art d'écrire.
Quelle vérité et quelle beauté de passion dans ces vers de Racine où Titus exprime le vide que lui fait éprouver l'absence de Bérénice :
Dans l'Océan désert quel devint mon ennui!
Voici des vers où les trois espèces d'épithètes se trouvent réunies :
Au pied du mont Adule, entre mille roseaux,
Le Rhin tranquille, et fier du progrès de ses eaux,
Appuyé d'une main sur son urne penchante,
Dormait au bruii flatteur de son onde naissante. (Boileau.)
C'est un excellent exercice pour les élèves que de chercher à se rendre compte des épithètes qu'ils trouvent dans leurs auteurs.
Il importe de bien choisir les épithètes et de ne les admettre que là où le besoin s'en fait sentir.
Les vers les mieux nourris et les plus forts sont ceux qui ont le moins d'épithètes. Voyez dans le Cid le récit du combat contre les Maures. Quelle sobriété d'épithètes!
Dans la narration comme dans la dissertation et le discours, l'abondance des épithètes serait un défaut; c'est le substantif et le verbe qui doivent dominer. L'épithète est avant tout un un élément pictural, fait pour]a description. Les jeunes gens, faute dÏÏ^eêî, amplifient volontiers en surchargeant leurs phrases d'épithètes oiseuses. C'est un vice contre lequel il faut réagir. Si celui qui ne sait point se borner ne sait pas écrire, cela est vrai surtout de celui qui fait abus de l'épithète.
On a dit qu'il était bon de prendre pour règle de ne donner qu'une seule épithète à un substantif. Oui, pour la jeunesse, c'est un conseil salutaire. Cependant deux épithètes liées par la copulative : QQfler et fougueux animal, ou trois sans copulative :
Le faux est toujours fade, ennuyeux, languissant ,
c'est un excellent procédé de style^quand^la gradation est \^ojgneusemeiit obseryée. Dans les accumulations, on peut, comme M'^® de Sévigné l'a fait en annonçant le mariage de W^^ de Montpensier, dérouler un chapelet d'épithètes. Ceci, c'est l'exception. La sobriété est la règle. Quintilien avait raison de comparer le discours encombré d'épithètes à une armée qui compterait autant de valets que de soldats. I Ces moyens amplificatoires affaiblissent la pensée, et les idées principales se noient dans des détails inutiles.
Quant à la place des épithètes, la règle en français étant de mettre l'adjectif après le substantif qu'il modifie, il est clair que l'épithète suit ordinairement le substantif. Si elle le précède, c'est pour attirer sur elle l'attention ou pour une raison d'harmonie. C'est ainsi que dans un vers composé de deux substantifs, surtout quand l'un est le complément de l'autre, l'épithète gagne à précéder le premier et à suivre le second ou réciproquement.
Racine a dit :
Indomptable taureau, dragon impétueux,
Delille :
Dans la profonde horreur des ombres sépulcrales.
Boileau :
Du mérite éclatant cette sombre rivale.
C'est l'oreille et le goût qu'il faut ici prendre pour juges.