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LA CONSTRUCTION LITTERAIRE

1. Différence entre la construction grammaticale et la construction littéraire. — 2. Importance de Vinversion. — 3. Inversion dans les mots. — 4. Construction des propositions principales. — 5. Inversion dans les propositions subordonnées. — 6. Ce qu'il faut penser des propositions incidentes. — 7. Règles à observer par rapport aux relatifs el aux conjonctions.

Au point de vue grammatical, les mots se placent en français dans l'ordre logique : substantif, verbe, attribut et leurs compléments. Les propositions suivent le même ordre : proposition principale, propositions subordonnées et propositions incidentes. Cette régularité grammaticale est une condition de clarté, mais elle rend la langue uniforme, inélégante et inexpressive. Les idiomes qu'on a nommés synthétiques : le latin, le grec, l'allemand, le néerlandais, qui n'ont pas de construction fixe et où l'écrivain peut disposer les mots et les propositions selon l'importance qu'ils ont dans la pensée, se prêtent beaucoup mieux que nos langues analytiques à l'originalité personnelle de l'auteur comme à la variété et à l'expression du style.

Quelles que soient cependant les exigences de la grammaire, / on peut, même en français, lutter avec les langues anciennes et forcer les mots à se ranger dans l'ordre que réclament l'oreille, le goût, l'imagination et le cœur en même temps que la raison. ^

Pour cela, il faut recourir à Vinversion qui renverse ou-^^^'^'^ transpose l'ordre grammatical dans la construction de la phrase. Nous ne parlerons pas de l'inversion envisagée comme figure particulière à la poésie. Sous ce rapport, elle trouvera plus loin sa place. Ici nous ne signalerons que les inversions qu'on peut introduire dans la prose. C'est un préjugé trop répandu que celui de réserver l'inversion à la poésie et de considérer la prose comme incapable de se prêter à ces renversements de construc-

tion. Les exemples que nous allons donner prouveront que, à côté de la construction grammaticale de la langue usuelle, il y a une construction littéraire assez souple pour répondre à tous les besoins de l'esprit. La prose doit à l'inversion quelquesunes de ses plus grandes beautés qui s'imposent et qui semblent tellement naturelles que l'écrivain eût manqué de goût et de talent, s'il les eût évitées. Quand la pensée s'y prête, sans nuire à la clarté et aux rapports syntaxiques, c'est une conquête pour la langue que d'y introduire cet élément de variété, d'harmonie, de peinture et d'action. Ce n'est pas un travail de stjTiSJ^^ ^"^ nous recommandons. Il faut être maître de sa pensée comme de sa langue pour qu'on puisse mettre l'une au service de l'autre, comme un vêtement qui se plie à tous les mouvements du corps. Faire des inversions par calcul, par système, serait dénaturer le langage; les faire par exception, quand elles jaillissent de l'idée elle-même, c'est le signe auquel on reconnaît les élus du génie. Quand Boileau a dit que Malherbe

D'un mot mis en sa place enseign^ le pouvoir,

c'est de l'effet des inversions qu'il entendait parler. De même qu'il y a dans le vers alexandrin quatre places pour les mots en saillie : le commencement et la fin de chacun des deux hémistiches, il y a en prose le commencement et la fin des phrases et les repos marqués par les propositions principales et subordonnées habilement coupées et suspendues.

Voici d'admirables exemples qui portent sur le verbe. Bossuet a placé deux fois en tête de la phrase le verbe qui, grammaticalement, devait se trouver à la fin. C'est d'abord dans le portrait de Cromwell :

Un homme s'est rencontré 6' \ine profondeur d'esprit incroyable, hypocrite raffiné autant qu'habile politique, capable de tout entreprendre et de tout cacher, également actif et infatigable dans la guerre; qui ne laissait rien à la fortune de ce qu'il pouvait lui ôler par conseil et par prévoyance; mais au reste si vigilant et si prêt à tout qu'il n'a jamais manqué les occasions qu'elle lui a présentées; enfin un de ces esprits remuants et audacieux qui semblent être nés pour changer le monde.

C'est ensuite, dans l'oraison funèbre de Condé, la résistance de l'infanterie espagnole à la bataille de Rocroi :

Restait cette redoutable infanterie de l'armée d'Espagne dont les gros bataillons serrés, semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches, demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute et lançaient des feux de toute part.

Ce sont là des inversions, mais essayez donc de lire autrement. Dans ce même récit de bataille où tout fait tableau, deux nouvelles inversions se rencontrent :

C'est en vain qu'à travers des bois, avec sa cavalerie toute fraîcfie, Beck précipite sa marche pour tomber sur nos soldats épuisés. — Pendant qu'avec un air assuré 'û s'avance....

Et dans cette comparaison de Condé avec un fleuve :

Comme un fleuve majestueux et bienfaisant qui répand l'abondance dans les campagnes en les arrosant, et ne s'élève et ne s'enfle qwejorsque avec violence on s'oppose à la douce pente qui le porte à continuer son tranquille cours....

Et dans cette comparaison avec l'aigle :

Aussi vifs étaient les regards, aussi vive et impétueuse était l'attaque, aussi fortes et inévitables étaient les mains du prince de Condé.

Fléchier a été digne de Bossuet dans cette allégorie sur Turenne :

Déjà prenait l'essor, pour se sauver dans les montagnes, cet aigle dont le vol hardi avait d'abord effrayé nos provinces.

Dans le passage suivant d'Athalie, Racine a placé le verbe à la fin de la phrase, comme on le fait en allemand :

Et tout l'or de David, s'il est vrai qu'en effet Vous gardiez de David quelque trésor secret, Et tout ce que des mains de cette reine avare Vous avez pu sauver et de riche et de rare, Donnez-le.

La Bruyère nous en offre un modèle dans cette belle et si juste pensée :

H faut toujours tendre à la perfection, ei alors cette justice que les contemporains ont refusée à vos œuvres, ta postérité vous l'accordera.

L'inversion du complément indirect peut devenir également très expressive :

Prenons cette pensée : Il y a des calomnies auxquelles on ne répond que par le silence. Supposons que ces calomnies soient déterminées, et qu'on dise : On ne répond à ces calomnies que par le silence. C'est la phrase dans sa construction régulière. Mais qu'on place le mot à la fin et qu'on dise : On ne répond que par le silence à ces calomnies, c'est bien plus accentué. Placez maintenant le mot en tête de la phrase, et dites : A ces calomnies on ne répond que par le silence. C'est la phrase dans sa perfection d'accent, l'accent fier, d'une fierté dédaigneuse. Faut-il être artiste pour trouver cela? Oui, quand on n'est pas dans la situation ; mais quand on y est, la phrase formulée ainsi accourt d'elle-même sur les lèvres, parce qu'elle est ainsi dans le cœur.

Quant à la manie des inversions où la phrase prend des allures violentes que condamnent les lois du langage, c'est un genre^d^pngmahté qui n'est pas enviable et qu'il faut laisser à ceux qui mettent des mots à la place des idées.

L'adverbe et surtout l'adjectif-épithète peuvent être d'un grand effet de style, au commencement ou à la fin d'une proposition ou d'une phrase. Au lieu de lout à coup, prenez l'adverbe brusquement et dites : " Brusquanenl il éclata, etc., » ou bien " Il prit son chapeau et sortit brusquement '•, vous aurez un des secrets d'une école contemporaine qui a fait beaucoup de tapage. Ceci du moins est une innovation très acceptable.

Pour l'inversion des épithètes ou compléments du sujet placés après le verbe, voici une nouveauté digne d'être imitée :

Une image apparaissait, radieuse et consolante : la Sœurdecharité. Devant elle, les colères s'apaisaient, les passions se taisaient, les irrévérences s'évanouissaient, prises d'une sorte de respect religieux.... On eût dit qu'un

, baume se répandait sur vous, délicieux et bienfaisant.... Elle s'épanouissait^ ' fleur magnifique et toujours fleurie, pour parfumer les tristesses de la vie et les angoisses de la mort.

Nous n'avons rien à dire des propositions principales, au point de vue de l'inversion : elles n'en sont point susceptibles. ;{ Elles relèvent du penseur autant que de l'écrivain. C'est à lui ; de voir si ses pensées doivent être faites d'une ou de plusieurs f propositions, et si ces propositions doivent se juxtaposer ou se i relier par les conjonctions, selon leur degré d'importance ou leur succession logique. Il serait difficile d'y mettre plus d'art que BufFon, quand il peint le cheval par gradation ascendante lO^u descendante/: ^.

Aussi intrépide que son maître, le cheval voit le péril et l'affronte; il se fait au bruit des armes ; il l'aime ; il le cherche et s'anime de la même ardeur. H partage aussi ses plaisirs; à la chasse, aux tournois, à la course, il brille^ il étincelle. — Il se précipite, se modère, ou s'arrête.

C'est dans les parallèles que les propositions principales produisent un puissant effet par le contraste qu'éveille leur rapprochement. Il en sort une étincelle comme du choc de deux nuages par électricité de nom contraire. Ecoutez Bossuet dans son parallèle entre Turenne et Condé :

(ti'uh> par de vifs et continuels efforts, emporte l'admiration du genre humain et fait taire l'envie; J'autre jette d'abord une si vive lumière qu'elle n'osait l'attaquer. >> /#

L'inversion reprend son empire dans les propositions subordonnées. C'est là que la prose française peut faire le plus de conquêtes. Plus loin, nous verrons, en parlant de la période, l'effet des propositions subordonnées précédant la proposition principale. Sans qu'on s'en aperçoive, ces invei^sions abondent sous la plume. Ce qu'il faut éviter, c'est la multiplicité des particules conjonctives qui jettent la confusion dans l'esprit, en l'empêchant de saisir les rapports de subordination. Mêler les quand, les parce que, les puisque dans une même phrase» c'est faire la nuit au lieu du jour.

Les propositions incidentes ou relatives qui s'introduisent dans les autres pour les compléter ont leur place déterminée

par le substantif auquel elles servent de complément. Ces différentes formes du pronom relatif ou conjonctif : qui, que, dont, j où, lequel, etc., sont un grand embarras pour l'écrivain. Quand vous le pouvez, supprimez ces sortes de propositions. Mais les bannir tout à fait, comme on l'a essayé, c'est d'une impossibilité radicale. Il en est qui s'imposent, surtout dans les périodes et dans les formules celui qui, c'est là que, etc. On peut citer bien des types de phrases où les qui et les que sont parfaitement à leur place et ne sauraient être supprimés. Nous en avons cité une où les relatifs contribuent même à mieux exprimer la pensée, parce qu'il s'agit là de faire sentir la pesanteur de l'infanterie espagnole : " Cette redoutable infanterie dont les gros bataillons serrés, semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches, etc. »

S'il s'agit de vivacité, de légèreté, de prestesse, évidemment il faut rejeter les propositions incidentes, et souvent même les subordonnées. Le verbe alors domine pj£ce que c'est lui qui exprimejejnouyement :

11 se trouble, il regarde, et partout sur ses rives Il voit fuir à grands pas ces naïades craintives.

La règle à établir est celle-ci : éviter de multiplier les relatifs, parce qu'ils alourdissent la phrase. Y a-t-il rien d'aussi lourd que ces récits ou l'on rapporte les paroles de quelqu'un sous cette forme : Il dit que, etc. Rien, dans ce cas, ne vautl^ discours direct. Il n'est pas facile de l'inti^oduire dans l'histoire qui ne rapporte que les paroles réellement prononcées par les personnages dont elle retrace les actions, bien que les historiens de la Grèce et de Rome aient composé eux-mêmes les discours que les pei^son nages ont dû prononcer en de mémorables circonstances. Mais dans les récits poétiques comme dans les réflexions où l'on s'interroge soi-même, le discours direct est une précieuse ressource pour éviter les que.

Les anciens étaient plus à l'aise : c'était une beauté chez eux de multiplier les relatifs. En français, c'est le contraire. Et cela tient à la vivacité naturelle de l'esprit qui a présidé à la formation de la langue.

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