LES SYNONYMES ET LES ÉQUIVALENTS
1. Nécessité de faire une amnle provision ds mots. — 2. Ce que sont les synonymes. — 3. Art des nuances. — 4. Que les synonymes et les équivalents sont un des principaux éléments de variété. — 5. Des mots qui ne peuvent avoir d'équivalents. — 6. L'équivalence dans les formes.
Les mots étant les signes représentatifs des idées et des objets, celui qui connaît le plus de mots est aussi celui qui connaîtra le mieux le double monde de l'intelligence et de la matière. Si vous aviez emmagasiné dans votre mémoire tout le dictionnaire, votre tète, devenue un dictionnaire vivant, serait apte à tout saisir et à tout retenir de ce qui appartient au domaine de l'observation comme à celui de la pensée. Il importe donc d'apprendre à connaître, autant qu'on le peut, tous les mots de la langue, ceux-là surtout qui représentent les idées, les sentiraents, les objets et les fadts que nul ne devrait ignorer. Sans doute, ce serait'une tâche disproportionnée aux forces de la plupart, même parmi les plus grands, que de vouloir tout connaître. Les savants en général ne sont tels qu'à la condition de se spécialiser ; mais il y a deux sortes de langue que tous peuvent et doivent apprendre, quand ils reçoivent le bienfait de l'éducation : c'est la langue vulgaire, nsupllp ^t familiprp. sprvant à désigner tout ce qui est indispensable au commBJX^-èe la vie, et la langue littéraire servant à exprimer tout ce qui parle à rimaginatioïf
et à lame. Celui qui connaît à fond ces deux sortes de langage peut dire qu'il sait sa langue, la langue véritablement humaine. Le reste est affaire d'initiés.
Or, pour avoir cette science du langage, pour être apte à tout exprimer, il faut connaître les synonymes, c'est-à-dire les mots qui ont une signification semblable. Nous disons semblable, car il n'y a jamais deux mots qui aient une signification identique. C'est toujours une question de nuance ou d'équivalence. Si les deux termes étaient identiques, rentrant l'un dans l'autre, on se demanderait avec raison comment l'idée a pu venir de songer à créer deux mots pour dire absolument la même chose, à moins que pour éviter la trop fréquente répétition du même terme.
Ce qui a donné naissance aux synonymes, c'est le besoin de répandre la clarté sur toute chose. Les mots simples, porteurs d'idées générales, ne sont pas nombreux dans les langues. Si l'on ne parlait que par sentences, les synonymes ne seraient point nécessaires. Mais dès qu'on entre dans l'analyse d'une idée, on se voit obligé de la présenter dans ses nuances diverses, selon les différents aspects sous lesquels on envisage les personnes et les choses.
Prenons pour exemple le courage, non le courage en général, mais le courage ynilitaire en particulier. Comment parlerezvous du soldat et du général, si vous confondez la bravoure de l'un avec la vaillance de l'autre? Comment montrerez-vous la force de résistance d'un côté, la force d'action de Tautre, si vous ne distinguez pas Xintrépidité de la valeur? Lisez dans Bossuet la Bataille de Rocroi. Les soldats sont des braves; Fuentès, le chef de l'infanterie espagnole, est le valeureux comte de Fontaine; son armée est composée dHntrépides combattants . Confondez ces nuances, l'idée que vous donnerez de cette bataille sera confuse elle-même. Vous n'aurez plus qu'une obscure mêlée où tout le monde aura le même genre de courage. Le récit ne manquera pas seulement de beauté, il manquera de vérité.
Mais on aurait tort de borner la synonymie aux variétés d'une même idée, comme on les trouve dans les dictionnaires
de synonymes. Il faut l étendre aux mots de même famille dont la signification est déterminée par le sens même de la phrase.
Nous citerons pour exemple ces mots placés en gradation comme les triades de substantifs, d'adjectifs ou de verbes qui produisent dans le style l'impression du parfait i. C'est ainsi que Buffon, relevant les titres de l'homme à la souveraineté sur les autres créatures, écrira : vassal du ciel, roi de la tery^e, ... " il établit entre les êtres vivants Yo7'dre, la subordination, Vharmonie. ^'
L'ordre, idée-mère, enfante la subordination, et l'harmonie qui en résulte procède de l'un et de l'autre. Quelle clarté jaillit de cette synonymie! Je dis synonymie, car ces mots qu'on ne peut prendre l'un pour l'autre sont ici de même famille. On le comprend assez par leur filiation trinitaire.
Le même auteur, en son discours sur le style, dit, à propos de l'unité dans les œuvres de l'esprit :
S'il (l'esprit humain) imite la nature dans sa marche et dans son travail; s'il s'élève par la contemplation aux vérités les plus sublimes; s'il les réunit, s'il les enchaîne, s'il en forme un tout, un système par la réflexion, il établira sur des fondements inébranlables des monuments immortels.
Le troisième membi^e de cette belle période contient une synonymie par gradation ascendante. Encore une fois, ce n'est pas le dictionnaii^e ici qui pourra vous éclairer : la lumière que ces termes portent en eux sort d'une même pensée. En quatre mots, vous avez tout le secret de la composition. C'est ainsi qu'il est bon, pour mettr^e une idée dans tout son jour, de la présenter sous diverses formes dont chacune ajoute à celle qui précède une plus haute clarté.
L'utilité des synonymes se fait particulièrement sentir dans le développement d'une idée où le même mot, sans cesse répété, passei^ait pour une négligence et jetterait sur le style une teinte de monotonie peu supportable, comme le retour continuel de la même note dans une mélodie. Voyez avec quel art Racine
1 Omne triimm perfectum, comme disaient les anciens.
emploie les mots merveille, iwodige, r)iiracle, dans les vers suivants d^Athalie :
Et quel temps fut jamais si fertile en miracles?
Quand Dieu, par plus d'effets, montra-t-il son pouvoir?
Auras-lu donc toujours des yeux pour ne point voir,
Peuple ingrat? Quoi ! toujours les plus grandes merveilles,
Sans ébranler ton cœur, frapperont les oreilles?
Faut-il, Abner, faut-il vous rappeler le cours
Des prodiges fameux accomplis en nos jours?
Remarquez qu'il s'agit ici de miracles, et que, pour trouver à ce mot un équivalent, l'auteur a dû recourir aux qualificatifs les plus grandes et fameux. Prodige cependant pouvait aller sans épithète. Abner avait dit :
On ne voit plus pour nous ses redoutables mains De prodiges sans nombre effrayer les humains.
Mais le mot ynerveille, signifiant chose admirable, ne suffii^ait pas seul à caractériser ce genre de prodige où les lois de la nature sont suspendues à la voix de ces prophètes, les inspirés de Jéhovah.
T.ps synonymes, comme les périphrases, sont un moyen de variété souvent indispensable à la perfection du style.
Il y a des mots cependant qui ne peuvent être remplacés par des synonymes. C'est ainsi qu'on ne peut, sans altérer ou dénaturer la pensée, changer les mots employés par métaphore ou personnification. Dans ce vers de Malherbe :
La Mort a des rigueurs à nulle autre pareilles.
Il vous serait impossible de dire t?'épas, parce que la mort seule peut jouer un rôle de personnage vivant. Entre ces deux mots, il y a la différence d'un état à une action. C'est ainsi encore que, si l'on peut comparer l'éloquence à un feu qui allume un incendie, on ne peut dire allumé ou incendié, comme on dit enflammé de colère.
Il en est de même de certaines locutions consacrées, particulières aux différentes langues.
Faire le bien a pour équivalent accomplir le bien; m-àïs faire du bien à quelqu'un ne peut se traduire par un autre verbe, attendu que le verbe fait partie de l'expression, comme dans cette autre locution française : mener une vie paisible. On peut dire traîner, dans le sens d'une vie oisive et misérable, mais non guider ou conduire une vie, etc.
Il est une espèce d'équivalents qui modifient la forme des mots ou des expressions.
En voici des exemples :
L'homme est dans ses écarts un étrange problème.
Andrieux aurait pu dire les hommes. Ce singulier pour le pluriel est d'un heureux emploi. Une autre variété du singulier pour le pluriel est l'abstrait ou collectif singulier pour le concret au pluriel, comme dans le tableau des différents âges que ti^ace Boileau au IV® chant de VArt poétique :
La vieillesse chagrine incessamment amasse.
De même, en parlant de la jeunesse, il se sert du nom collectif : les plaisirs dont la. jeunesse abuse. C'est, du reste, un terme peu littéraire que celui de jeunes gens.
L'adjectif remplace avantageusement le substantif dans ces expressions : le toit ou le foyer paternel, la tendresse maternelle, le cœur humain, etc.
Au lieu du verbe, on peut prendre le substantif, dans les expressions : rougir de ses larmes, — s'il savait mes angoisses, — demander la vie, demander la mort.
Le présent s'emploie pour le passé défini quand on peint une action i^apide à laquelle on veut faire assister le lecteur :
Le plomb vole à l'instant, Et pleut de toutes parts sur l'escadron flottant.
Le morceau le plus remarquable par l'habile et heureux mélange du passé et du présent, c'est le récit de la bataille de Rocroi que nous avons déjà cité.
Tantôt c'est le présent : le voyez-vous, comme il vole, tantôt le passé défini : " sitôt qu'il eut porté de rang en rang l'ardeur ■ dont il était animé, on le vit presque en même temps, etc. ; '^ puis une accumulation d'infinitifs. Plus loin, Beck précipite sa marche, mais le prince l'a prévenu.
L'infinitif est de tous les modes le plus vif, le plus rapide, le plus sonore, parce qu'il n'a pas besoin de pronom et qu'il ne change pas de terminaison. '^ Moi! trahir ma patrie et fouler aux pieds ma conscience! ^
C'est un des privilèges de la langue française de pouvoir multiplier les infinitifs à l'aide des auxiliaires aller, venir, voir, savoir, devoir, pouvoir, etc.
Tout à l'heure, nous citions un passage de Bossuet où le verbe voir amène une série d'infinitifs. Boileau proposant Théocrite et Virgile comme modèles du style de la pastorale, commence ainsi l'énumération des sujets idylliques :
Seuls, dans leurs doctes vers, ils pourront vous apprendre Par quel art sans bassesse un auteur peut descendre, Chanter Flore, les champs, Pomone, les vergers, etc.
Et dans les Imprécations de Camille :
Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre
Voir le dernier Romain à son dernier soupir, Moi seule en être cause et mourir de plaisir!
Corneille.
Quand on se parle à soi-même, le pluriel pour le singulier à l'impératif s'impose dans les monologues ou dans les morceaux lyriques :
Montrons qui doit céder des mortels ou de nous.
Boileau.
Le participe présent remplace avantageusement la proposition relative et peut aussi être remplacé par elle; Chateaubriand usait souvent du premier procédé pour éviter les qui dans les incidentes.
L'actif et le passif se substituent l'un à l'autre, selon qu'on exprime l'état ou l'action. Quand Bossuet dit : l'ardeur dont il était animé, c'est qu'il veut montrer l'état où était le prince de Condé, avant qu'on ne le vît presque en même temps pousser l'aile droite de l'ennemi, etc. Si Bossuet avait dit : Il porta de rang en rang, il se serait plutôt servi de l'actif : l'ardeur qui Vanimait.
L'adverbe peut être remplacé par l'adjectif, non seulement dans le style élevé, mais jusque dans le style le plus simple. Si C. Delavigne a dit de Jeanne d'Arc montant au bûcher : '' Tranquille, elle y monta, " on peut dire aussi : Il s'en alla tranquille. Mais il est des cas où l'adverbe est d'un plus grand effet. A la veille de Rocroi, Condé reposa le dernier, dit Bossuet, mais jamais il ne reposa plus paisiblement. Comparez cette chute, où la phrase semble s'endormir, avec V aidiecWf plus paisible, vous sentirez la différence. Est-il vrai de dire que la préposition suivie du substantif vaut mieux que l'adverbe en ment? Cela dépend. " Franchement, vous avez tort, " est mieux que : ^ Je vous le dis avec franchise. " En d'autres cas, nous dirions : " Parler avec franchise. ^ C'est la pensée et le goût qui en décident.
Parmi les prépositions, il en est deux dont il convient de signaler aussi l'équivalence : pour, qu'on peut rendre par afin, et dans par en.
Pour, comme préposition finale ou intentionnelle, est plus général, plus objectif; afin est plus spécial, plus subjectif.
Fénelon dans le Télémaque a dit :
Nous nous étions hâtés de venir attaquer Salente pour nous défaire du plus faible de nos ennemis, afin de retourner nos armes contre cet ennemi plus puissant.
Ces deux mots toutefois peuvent s'employer l'un pour l'autre, afin d'éviter le retour de la même expression dans une même phrase.
Nous en diluons autant des deux prépositions de contenance : en et dans. La première est plus générale et plus vague; la
seconde plus spéciale, plus déterminative. On dit « entrer en campagne, entrer en guerre, etc. ^ Mais on dit : dans cette campagne, dans cette guerre. " Au sens moral, en vaut mieux que dans.
Il est des cas où l'un ne peut remplacer Tautre. " L'homme doit vivre en lui et en l'univers.... Il plonge en son inspiration. " (Octave PiRMEZ.)
Quand la chose se peut faire, c'est à la préposition en qu'il faut donner la préférence. C'est plus distingué, plus rapide, plus doux à l'oreille. On sait quel service cette forme rend aux poètes en besoin d'élision.
Mais sa langue en sa bouche à l'instant s'est glacée.
Quand deux dans se rencontrent en une même phrase, ce serait une négligence de ne pas remplacer l'une de ces prépositions par Tautre.