LA PHRASE, SES FORMES ET SES TOURS
1. Ce qui constitue la phrase. — 2. La phrase simple et la phrase complexe. — 3. Règle à observer dans les phrases complexes. — 4. Forme générale ou ordinaire de la phrase et du style. — 5. Formes particulières : style coupé et sùyle périodique. — 6. Différence entre la période et le style périodique. — 7. Différentes espèces de périodes. — 8. Dans quels genres on peut employer le style périodique. — 9. Des tours généraux et particuliers.
La phrase, qui est l'arrangement des mots pour former un sens complet, se compose d'une ou de plusieurs propositions. Pour que la phrase existe, il suffit d'une seule proposition, comme celle-ci : le beau est la splendeur du vrai. Si la pensée a besoin de développement, la phrase contiendra plusieurs propositions unies entre elles par un lien logique ou par des conjonctions qui en montrent les rapports. En général, les phrases, pour se prêter aux diverses évolutions des idées, renferment plus d'une proposition, mais une seule suffit, ne l'oublions pas, pour constituer la phrase. Les formes sentencieuses ou synthétiques gagnent à être ainsi détachées en une proposition concise. Une phrase d'une seule proposition est une ■^phrase simple; quand elle en a plusieurs, elle est complexe.
On le comprend, plus il y a d'anneaux dans la chaîne de nos pensées, plus ces anneaux doivent être habilement soudés. En d'autres termes, et pour parler sans figure, plus la phrase est étendue, plus le rapport ou lien logique entre les différents jugements dont elle se compose doit être clairement établi, pour c'viter toute confusion.
Les formes de la phrase et du style sont au nombre de trois : la foi^me générale ou ordinaire; le style coupé; le style périodique.
P La forme ordinaire est dans l'emploi des phrases simples ou complexes servant à exprimer les idées ou les choses faites
pour parler à l'esprit, à l'imagination ou au cœur, sans intention particulière de passionner le discours. C'est la calme et simple exposition de nos pensées, comme dans la lettre, le récit ou la dissertation, quand les choses ne réclament pas l'accent de liPémotion pathétique ou les effets de la grande éloquence.
2° On a donné le nom de ?)t£^le c^up^ au style non périodique, en sorte que là où ne régnerait pas la période, le style serait toujours coupé. Distinction arbitraire tout à fait inadmissible; car de deux choses Tune : ou bien le style coupé ne serait composé que de phrases d'un seul membre ou d'une seule proposition, et alors toute phrase de plusieurs membres serait une période, ou bien il serait composé de phrases à un ou plusieurs membres qui ne seraient pas périodiques. C'est ne rien comprendre à la période ni au style coupé lui-même. Non, le style coupé n'est pas le contraire de la période : il est le contraire du style à phrases complexes qui ont une certaine étendue, sans aller jusqu'à la suspension et à la symétrie périodiques. Le style coupé se compose de phrases d'un ou de plusieurs membres, plus souvent d'un seul que de plusieurs, que ces membres soient formés de propositions principales ou mêlés de propositions subordonnées et incidentes, il n'importe, pourvu que ces membres détachés et courts soient sans liaison de forme, comme si la phrase dans sa concision elliptique était faite pour s'achever dans l'esprit du lecteur. Souvent d'ailleurs le style coupé est tout en propositions principales ou en substantifs ^ accompagnés d'épithètes sans verbe. C'est le style des fortes émotions, des maximes et sentences, comme aussi des saillies^ spirituelles, des récits piquants, vifs et légers, des résumés d'histoire enfin. On en trouve des modèles dans M"^® de SéVigné, dans La Bruyère, dans Michelet et dans Victor Hugo. Ce dernier a écrit ses Lettres sur le Rhin dans ce style. Non qu'il y règne seul, mais il y domine, souvent même avec excès : c'est parfois du style haché. Racine a dit dans le Songe dC Athalie :
J'entre, le peuple fuit, le sacrifice cesse.
C'est du style coupé. Comme exemple de ce style, dans une vive émotion, on peut donner, non pour un modèle, mais pour une étrangeté sublime, si elle n'était bizarre, la lettre sur la chute du Rhin à Laufen par Victor Hugo :
Je viens de voir une chose inouïe. J'ai en moi comme un bouillonnement immense. Il me semble que j'ai la chute du Rhin dans le cerveau... Une porte s'ouvre, la cascade apparaît. Spectacle merveilleux! Effroyable tumulte. Voilà le premier effet.
Puis, après des images gigantesques ou riantes par antithèse, l'auteur se résume :
Première impression : on ne sait que dire, on est écrasé comme par tous les grands poèmes. Puis l'ensemble se débrouille. Les beautés se dégagent de la nue. Somme toute, c'est grand, sombre, terrible, hideux, magnifique, inexprimable.
La lettre où M'"® de Sévigné peint le désespoir de M'"® de Longueville en apprenant la mort de son fils, est le plus beau modèle du style coupé.
3° Le^ style périodique. On donne ce nom à des morceaux où abondent les périodes et à des énumérations dont les différents membres sont disposés avec symétrie.
Bien des littérateurs se sont trompés sur l'essence de la période et l'ont confondue avec des phrases composées de différentes propositions, les unes principales, les autres incidentes et subordonnées. Recourons à l'étymologie.
Période vient de péri, autour et odos, chemin. Au lieu d'aller directement au but, on prend donc un détour. C'est comme une suite de cercles concentriques tournant autour du même point et s'en rapprochant toujours jusqu'à ce qu'il ne reste plus que le point lui-même, but suprême de l'esprit. Dans une période bien faite, la pensée principale est à la fin, les autres propositions sont subordonnées à celle-là. (^ T'^^JT" ^La période n'est pas, comme on l'a dii, une suite de phrases, ée^Vïme phrase d'une juste étendue dont les membres liés entre eux, quoique distincts, et marchant vers un même but.
sont disposés avec une certaine symétrie et habilement suspendus jusqu'à un dernier et parfait repos.
Nous disons : juste étendue, parce qu'une phrase trop étendue serait préjudiciable à l'unité que la période doit présenter à l'esprit et serait, surtout dans le discours public, une fatigue pour la voix de l'orateur et pour l'oreille de l'auditeur; liés entre eux, quoique distincts : liés, parce qu'ils tendent au même but; distincts, parce que s'il y a des membres rentrant l'un dans l'autre, ils sont inutiles ; marchant vers un même but, parce que les différents membres liés entre eux ou subordonnés, quoiqu'ils puissent présenter plusieurs idées accessoires à la proposition principale, ne sont que le développement d'une même pensée, et comme l'analyse d'une synthèse; disposés avec wie certaine symét?He : cela n'est pas mesuré au compas, mais il doit y avoir dans les repos un plaisir pour l'oreille, c'est un élément d'harmonie; habilement suspendus, car, dans cette suspension où réside l'essence même de la période, il ne faut pas que la respiration soit gênée; jusqu'à un dernier et parfait ^^epos : la fin de la période ne doit rien laisser à désirer, ni pour l'esprit ni pour l'oreille.
Il va sans dire que la période est au moins de deux membres, puisqu'il y a nécessairement suspension ; mais il n'est pas facile de se borner à ces deux parties. La plupart des exemples cités par les rhéteurs ne sont pas concluants.
Mascaron dit en commençant son oraison funèbre deTurenne :
11 n'y a rien que l'homme puisse moins soutenir que l'examen de son cœur, — soit que Dieu en soit le juge on que les hommes en soient les arbitres.
Ici, il y a période. Seulement, les soit que en général gagnent à être placés avant la proposition principale. Si cette pensée n'était pas une pensée initiale, l'orateur aurait pu dire : Que Dieu en soit le juge, etc., il n'y a rien, etc. Comme lorsque Bossuet, après cette magnifique période à quatre membres, au début de l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre : Celui qui 7^ègne dans les deux, etc., développe ainsi sa pensée :
Soit qu'il élève les trônes, soit qu'il les abaisse; | soit qu'il communique
sa puissance aux princes, soit qu'il la relire lui-même et ne leur laisse que leur propre faiblesse; | — il leur apprend leurs devoirs d'une manière souveraine et digne de lui.
Cette période est à trois membres, de même que la suivante :
Car, en leur donnant sa puissance, il leur commande d'en user comme il fait lui-même pour le bien-être du monde; \ et il leur fait voir, en la retirant, que toute leur majesté est empruntée; | et que, pour être assis sur le trône, ils n'en sont pas moins sous sa main et sous son autorité suprême^
Remarquez comme les propositions subordonnées conduisent; à la proposition principale; et comme ces périodes s'enchaînent,entre elles. Celle qui ouvre l'exorde aboutit à cette pensée r' Dieu donne aux rois de gj^andes et de terribles leçons. Quelles leçons? L'orateur le dit dans la période suivante : il leur apprend leurs devoirs d'une manière souveraine en leur donnant ou en retirant sa puissance. La troisième période sert à expliquer ces leçons, en montrant que les rois ne reçoivent la puissance que pour le bien du monde, et que le souverain dispensateur, en la retirant, leur fait voir qu'ils sont toujours sous sa main et sous son autorité suprême. Ces périodes se déroulent avec une logique, une ampleur, une variété, une éloquence incomparables.
La période à deux membres est mieux placée dans un texte où elle dépend d'une autre phrase, que si elle contenait à elle seule une pensée sans développement.
Nous ne pouvons voir une période dans cette pensée de Massillon :
Quoique le mérite ait ordinairement un avantage solide sur la fortune^ cependant nous donnons toujours la préférence à celle-ci.
Encore s'il y avait : c'est à celle-ci toujours que nous donnons la préférence. On pourrait même modifier la proposition subordonnée et dire : Quoique le mérite ait ordinairement sur la fortune un solide avantage, c'est à elle cependant, c'est à elle toujours que vont nos préférences! Mais la phrase de Massillon est aussi incolore qu'elle est inharmonieuse. C'est
sans doute le cependant qui aura donné le change. S'il n'yi était pas, qui aurait songé à y voir une période, si ce n'est ceux qui la confondent avec une phrase complexe quelconque. Voici une période à deux membres par le sens, à trois pour l'oreille, qu'on a donnée comme exemple d'une période ronde, c'est-à-dire une période dont les membres sont tellement joints qu'on a peine à voir le lien qui les unit :
Heureux si, averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie, les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint.
Dans cette période, dont la chute est d'une si merveilleuse beauté, on a vu un troisième membre commençant par les restes. L'oreille le voudrait. Mais un membre de période ne doit-il pas nécessairement contenir une proposition entière, qu'elle soit principale ou subordonnée? Le complément direct d'un verbe peut-il servir d'introduction à un membre de période? Devant Bossuet, la règle se tait en s'inclinant.
Nous avons parlé de la période à quatre membres que les anciens nommsiient période carrée. C'est la plus harmonieuse et la plus parfaite. Mais il ne faut pas prendre les subdivisions qu'on nomme incises pour des membres entiers de période, comme on l'a fait en citant ces vers d'Athalie :
Celui qui met un frein à la fureur des flots
Sait aussi des méchants arrêter les complots.
Soumis avec respect à sa volonté sainte,
Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte.
Ce n'est là qu'une période à deux membres. Ne nous arrêtons pas à la rime : elle ne détermine pas la suspension périodique. C'est le sens qui la doit marquer. Mettez ces vers en prose, et vous sentirez que les deux premiers ne renferment qu'un membre. C'est à peine si l'on peut considérer comme incises les compléments du sujet contenus dans le premier et le troisième vers. Uincise en effet est une subdivision dans un membrp, mais une subdivision dont le retranchement laisserait subsister le membre lui-même qu'elle ne fait que renforcer par une
nouvelle proposition, le plus souvent de même nature. En d'autres termes, les incises détachées d'un membre dont elles font partie pourraient former chacune un membre de la période. Par leur réunion, elles forment un membre complet. Ce n'est pas le caractère que nous avons trouvé dans les vers de Racine cités plus haut.
Il en est autrement de la célèbre période de Buffon dans sa réponse au discours de réception de La Condamine à l'Académie française. On y a vu une période à deux membres avec quatre incises dans le premier. En sorte que le premier membre aurait onze lignes sur treize dont la période se compose! Que dites-vous de la proportion?
Voici la phrase :
Avoir parcouru l'un et l'autre hémisphère, — traversé les continents et les mers, — surmonté les sommets orgueilleux de ces montagnes embrasées 011 des glaces éternelles bravent également et les feux souterrains et les ardeurs du midi; | s'être livré à la pente de ces cataractes écumantes dont les eaux suspendues semblent moins rouler sur la terre que descendre des nues; | avoir pénétré dans ces vastes déserts, — dans ces solitudes immenses où l'on trouve à peine quelques vestiges de l'homme, — où la nature, accoutumée au plus profond silence, dut être étonnée de s'entendre interroger pour la première fois; | avoir plus fait, en un mot, par le seul motif de la gloire des lettres, que l'on ne fit jamais par la soif de l'or; | voilà ce que connaît de vous l'Europe et ce que dira la postérité.
Nous avons séparé les membres de cette période par la ligne verticale, et les incises par le trait horizontal. Il y a cinq membres et quatre incises dont il est aisé de se rendre compte.
Dans les meilleures périodes, les différents membres, à l'exception du dernier, sont ordinairement introduits par les conjonçtions__£z^2^a?i«f, lorsque, puisque, que, ou par des nrfinitifSj Quand ceux-ci servent d'introducteurs, le dernier membre seul forme une proposition principale à laquelle tout le reste est subordonné. Sous cette forme, toute une pièce, de plusieurs pages même, peut être écrite en style périodique. V. Hugo a plusieurs pièces de ce genre qui comptent parmi les plus belles, et Lamartine, aussi périodique dans sa prose
oratoire que dans ses vers, a écrit une de ses Harmonies : le Cri de rame, en neuf quatrains dont les sept premiers commencent par quand dans les membres et que dans les incises, et où la proposition principale est contenue dans le huitième. Le dernier est composé de quatre propositions principales sous forme d'une dernière période.
Le voici :
Tu ne dors pas souvent dans mon sein, nom sublime; Tu ne dors pas souvent sur mes lèvres de feu ; Mais chaque impression t'y trouve et t'y ranime; Et le cri de mon âme est toujours toi, mon Dieu.
S'il est vrai de dire que la période ne doit guère dépasser cinq à six membres en général, vous voyez qu'il y a des exceptions; mais elles supposent un grand souffle, un souffle de génie. Si chaque membre forme une proposition principale, comme dans le dernier quatrain du Cri de l'âme, il faut que ces propositions soient bien liées, de manière que nulle d'entre elles ne puisse se détacher sans nuire à l'ensemble. La phrase alors n'est jamais très étendue.
A propos d'étendue, disons un mot des chutes de phrase dans la période. Le dernier repos doit être complet. Mais, pour qu'il le soit, il n'est nullement nécessaire que le dernier membre soit le plus étendu. Il doit l'être dans la période solennelle qui demande à être gravement déposée et qu'il ne faut pas laisser tomber brusquement, au risque de la briser dans sa chute. Mais on ne peut ériger en règle cette extension du dernier membre. Les périodes les plus amples, aboutissant à la proposition synthétique qui contient toutes les autres, finissent par le membre le plus court, parce qu'alors cette dernière partie n'est plus une partie, c'est le tout dont l'esprit est d'autant plus vivement frappé qu'il y a plus de lumière dans cette clarté condensée. Nous venons d'en donner un modèle en citant la période à cinq membres de Buffon. Un exemple bien remarquable aussi, c'est la période à dix membres de VOde à Bonaparte commençant par ce vers :
S'élancer d'un seul bond au char de la victoire,
et finissant par celui-ci :
Quel rêve !... et ce fut ton destin.
La période est une forme de langage essentiellement oratoire; elle se produit surtout dans le plaidoyer : j'entends par là, non les plaidoiries judiciaires qui sont loin d'exiger toujours un grand déploiement d'éloquence, mais la défense chaleureuse d'une cause qui exige des arguments parlant au cœur autant qu'à la raison. La phrase alors prend de l'animation et se déroule avec ampleur; mais il faut pour cela que le sujet soit grave et plus ou moins solennel. Dans les genres épistolaire, narratif et descriptif, la période n'est pas à sa place : la lettre est trop familière, la narration trop rapide, la description trop picturale, c'est-à-dire trop féconde en traits qui se détachent pour graver les objets dans l'esprit.
Quant à la ^ssertation, elle se prête à tous les styles, et peut, par conséquent, recevoir la période. Mais notons que, dans l'éloquence même, pour s'exprimer en phrases étendues, il ne faut pas que les périodes soient trop nombreuses ni surtout qu'elles aient la même forme. Le mouvement de l'esprit exige une grande variété dans le tour comme dans la coupe des phrases.
Il convient de mêler les différentes formes de style : forme ordinaire, style coupé, style périodique, selon le mouvement calme, vif, pathétique ou solennel que prend la pensée. C'est, ^ ainsi que procèdent les meilleurs écrivains. JLe style périodique trop prodigué serait une fatigue pour l'auditeur comme pour] le lecteur.
Mais il est grandement utile que les jeunes gens s'exercent à cette forme éloquente de la période par des rédactions spéciales roulant sur des sujets élevés ou simplement sur une pensée à développer en deux, trois ou quatre parties symétriques, pour se façonner l'oreille à l'harmonie du style. Connaître théoriquement le mécanisme de la période, cela peut suffire pour apprendre à goûter cette forme de langage, quand on la rencontre dans les écrivains de marque. Mais il faut s'y exercer
soi-même pour y réussir dans ses écrits, après avoir observé la marche suivie par les^ maîtres, dont les plus remarquables, à ce point de vue, sont les orateurs et les écrivains qui se distinguent le plus par l'éloquence de la parole et du style : Bossuet, Fléchier, Massillon, Buffon, Lacordaire, Lamartine.
Pour compléter ces observations sur la phrase, il nous resterait à dire un mot des tours de phrase sur lesquels il est bon d'attirer l'attention de la jeunesse et des écrivains eux-mêmes ^.
Il y a quatre tours généraux : le tour affirmatif, le tour négatif, le tour interrogatif et le tour exclamatif. Ces deux derniers ne doivent pas être confondus avec les figures pathétiques qu'on nomme interrogation et exclamation.
Il est aisé de se rendre compte de la différence de ces tours :
— Il est doux d'habiter la campagne au printemps.
— Rien n'est plus doux que la campagne au printemps.
— Est-il rien de plus doux que la campagne au printemps?
— Qu'il est doux d'habiter la campagne au printemps !
Le tour affirmatif est l'expression directe, la simple exposition des idées.
Le tour négatif a plus de vivacité. L'écrivain semble répondre V et répond souvent en effet à une opinion qu'il combat. Ce n'est pas sans raison qu'un auteur prend le tour négatif plutôt que le tour affirmatif. Quand on n'a rien à combattre, on ne nie pas, on affirme. Pourquoi Boileau commence-t-il le premier chant de VArt poétique par ces vers :
C'est en vain qu'au Parnasse, etc.
S'il ne sent point du ciel l'influence secrète, etc.
C'est parce qu'il fait allusion à un auteur qui n'avait pas le feu sacré.
Il n'est point de serpent ni de monstre odieux Qui par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux.
1 Pellissier, dans sa Rhétorique^ a consacré à ce sujet une excellente leçon, qui n'a que le tort de faire souvent double emploi avec les figures de pensée.
D'un pinceau délicat, l'artifice agréable Du plus affreux objet fait un objet aimable.
Le tour afRrmatif vient après le tour négatif.
Pourquoi? parce que l'auteur, dans sa pensée, répond à ceux qui pourraient dire le contraire J
Le tour interrogatif, alors même qu'il n'est pas cette figure oratoire faite pour défier toute réponse ou pour la provoquer intérieurement, a du moins l'air d'être fait pour cela, ce qui augmente la vivacité de ce tour sur le tour négatif : l'interrogation étant plus pressante que la réponse supposée. ^ Le tour exclamatif ajoute un sentiment intime à la vivacité des deux tours précédents. Ceux-là supposent qu'on s'adresse à d'autres que l'on veut convaincre; celui-ci est un cri du cœur ou de l'âme spontanément échappé. Nous le verrons employé comme figure pour exprimer un sentiment dans son paroxysme.
Les tours particuliers qui servent avec les tours généraux à varier les formes du langage, sans toucher encore au style figuré sont les suivants : les tours expositif, démonstratif, descriptif, collectif, impératif, impersonnel, dubitatif et conditionnel.
Le tour eœposîHf s SLunonce par les mots ainsi, tel, tant, etc.
Ainsi passent les générations des hommes. — Telle est cette histoire. — Tant l'esprit livré à lui-même est sujet à l'erreur.
Le tour démonstratif se reconnaît à l'emploi des mots voici, y
voilà, voyez, regardez, jetez les yeux, etc. Il se confond avec
le tour impératif Qi le tour collectif Témoin cet exemple :
Jetez les yeux de toutes parts; voilà tout ce qu'a pu faire la magnificence et la piété pour honorer un héros... Rien ne manque enfin dans tous ces honneurs que celui à qui on les rend.
Le tour descriptif est ce procédé d'énumération des détails d'un tableau qu'on est forcé de peindre successivement, faute de les pouvoir montrer d'un seul coup d'œil. On se sert alors de ici, là, les uns, les autres, d'un côté, de Vautre, plus loin, je vois, j'aperçois, je découvre, ou on voyait, etc.
Ouvrez le Télémaque : en toutes ses descriptions vous rencontrerez ces mots. Il en est de même dans Buffon. S'il décrit la mer, il dira : « Là sont ces contrées orageuses, etc.; ici sont des mouvements intestins, des bouillonnements, des trombes... Plus loin, je vois des gouffres dont on n'ose s'approcher... Au de\k, y aperçois ces vastes plaines, etc. Enfin, portant les yeux jusqu'aux extrémités du globe, je vois ces glaces énormes... ^^ Puis l'auteur se résume : ^^ Voilà les principaux objets que nous offre le vaste empire de la mer. ^
Le tour collectif est celui qui amène les synthèses, après les énuraérations ou à la fin des périodes : voilà, c'est là, c'est ce que, etc.
Le tour i?npératif est le plus magistral.
Poussons donc à bout la gloire humaine par cet exemple; détruisons l'idole des ambitieux; qu'elle tombe anéantie devant ces autels.
On a remarqué à juste titre la puissance que donne au discours cet emploi de la première personne du pluriel dans l'enseignement moral. Quand on semble prendre sa part de la leçon qu'on donne aux autres, on a le droit de tout dire, sans que personne en puisse être blessé. Ce n'est pas aloj;s la synecdoque du pluriel pour le singulier, c'est la première personne pour la seconde du pluriel, comme si Ton disait à un homme qui ne se respecte pas : " Respectons-nous nous-mêmes si nous voulons être respectés des autres, v
LLe tour impersonnel est celui qui convient le mieux au genre didactique.! Les principes qui s'imposent ont besoin de formules impersonnelles, comme on doit, il faut, etc. Et alors même qu'on exprime son avis en ces matières où toute l'attention se concentre sur les lois qu'on enseigne, il convient de dissimuler sa personnalité derrière le pluriel : Nous croyons, nous pensons, etc. Quand la pensée par elle-même revêt ou qu'on lui imprime un caractère de généralité, on se sert tout naturellement du tour impersonnel.
'[Il est certains esprits dont les sombres pensées Sont d'un nuage épais toujours embarrassées.
Ce que Von conçoit bien s'énonce clairement.
Le tour dubitatif s'emploie sous forme interrogative : Croyez-vous, pensez-vous, etc. Mais le plus souvent il s'associe au tour conditionnel et se confond avec lui. Abner dit, dans la première scène à'Athalie :
Ah! si dans sa fureur elle s'était trompée;
Si du sang de nos rois quelque goutte échappée...
De quelle ardeur j'irais reconnaître mon roi!
Jouffroy a distingué d'un regard profond la science et la conscience, en se servant de ce tour :
S'il fallait devenir philosophe pour distinguer le bien du mal et pour connaître son devoir, la plupart des hommes n'auraient rien à démêler avec Dieu ni avec la justice.
Il y a d'autres tours encore, qui se rattachent aux figures : tels sont le tour énumératif qui rassemble les éléments ou parties d'un tout par une suite de substantifs, d'adjectifs, de verbes ou de propositions de même nature; les tours optatif, impératif ei ironique qui le plus souvent ne sont, comme le tour emphatique, que des variantes du tour exclamatif. Le tour optatif cependant se distingue parfois de Voptation, quand le vœu qu'il exprime est un simple souhait ou un vœu sans passion, comme dans ces phrases : " Que ne puis-je arriver jusque-là! ^^ — '• Que je voudrais vous voir sur un théâtre digne de vos talents! » Et même avec le conditionnel tout bonnement : Je voudy^ais, etc.
Ces différents tours répandent beaucoup de variété et de vivacité dans le style, et il est utile de s'y exercer, pour connaître toutes les ressources du langage. Mais le meilleur conseil qu'on puisse donner à la jeunesse, c'est de se bien pénétrer du sujet, pour ne pas s'écarter du mouvement et de la physionomie de chaque pensée. Recourir trop souvent aux tours particuliers exprimant la passion, quand cette passion n'est ni dans le sujet ni dans notre âme, c'est un artifice qui n'atteint pas son but et qui ne parvient à rien qu'à fatiguer le lecteur. C'est d'ailleurs pécher contre la loi même qui préside à ces différents^tours, car c'est convertir en monotonie un élément de variété.