LES TROPES
I. Leur nature, leur hut et leur portée. — H. Quelle en est la tùéorle la plus simple et la plus vraie.
Les tropes sont les figures poétiques par excellence. Elles consistent dans un changement de sens ou de signification (du mot grec trepô, tourner, changer).
Évidemment, ce n'est pas un piège tendu à la bonne foi du lecteur, comme les raisonnements sophistiques. Ce changement, si je puis dire, n'est pas fait pour donner le change sur les intentions de celui qui s'en sert. Et ce n'est point un jeu d'esprit à l'usage des artistes ou des penseurs raffinés qui procéderaient par énigmes en quelque sorte pour faire deviner leur pensée. Ce qui le prouve, c'est que les tropes sont plus abondants dans la bouche des hommes du peuple que sous la plume ou sur les lèvres des hommes d'un esprit cultivé. Disons-le toutefois, c'est l'imagination plutôt que le cœur qui les enfante. Le langage du sentiment ou de la passion a ses formes ou ses figures particulières; ce n'est pas ordinairement aux tropes qu'il demande ses moyens d'action. Les rhéteurs aiment à reproduire la théorie de Quintilien sur les figures en général et sur les tropes en particulier : ces formes ajoutent de la force et prêtent de la grâce aux choses (vim rébus adjiciunt et gratiam prœstant). Force et grâce, ou plutôt force ou grâce, c'est beaucoup sans doute; mais c'est trop restreindre le but et la portée de ces figures. Ce qui en fait non seulement la force, l'agrément et le charme, mais la richesse et la fécondité pour la vie de l'intelligence, c'est que cette substitution d'un mot à l'autre est fondée sur des rapports logiques et analogiques qui font saisir en même temps à l'esprit deux ordres d'idées ou de relations qui
conduisent d'une chose à l'autre, parce qu'elles se ressemblent, qu'elles marchent ensemble l'une avant l'autre ou l'une après l'autre, ou qu'elles sont renfermées l'une dans l'autre. Rapports de ressemblance, de concomitance, de connexion, de causalité ou de compréhension.
Les rhéteurs ont trop compliqué le système des tropes et de toutes les figures du langage. Voir des figures dans toutes les formes qui s'éloignent de la parole vulgaire, c'est encombrer l'esprit de vaines formules dont la connaissance est impuissante à révéler les secrets du style, quand on n'en a pas le sentiment et que la pensée n'apporte pas sa forme avec elle.
En ce qui concerne les tropes, voici, selon nous, la théorie la plus simple et la plus vraie. Il n'y a en réalité que trois grands tropes, d'une distinction fondamentale : la métaphore, la métonyynie et la synecdoque. La métaphore substitue un mot à un autre en vertu d'un rapport de similitude, comme la lumière de l'esprit et la chaleur de l'âme. Cette substitution se fait dans la métonymie, en vertu d'un rapport de connexion ou d'une corrélation, comme quand on dit : c'est le cœur qui parle; elle se fait en vertu d'un rapport de compréhension dans la synecdoque, comme quand on dit de quelqu'un : c'est un grand esprit. La plupart des autres tropes se rattachent à ceux-là : à la métaphore, Vallusioyi, la catachrèse, V allégorie et V antonomase d'un nom pour un autre; à la métonymie, Vhypallage et la métalepse; à la synecdoque, Vantonomase du nom propre pour un nom commun et du nom commun pour un nom propre. La périphrase, Vhyperbole et la litote, que nous envisagerons à part, ne sont en réalité que des variétés de la synecdoque. Nous rangerons enfin parmi les tropes Yantiphrase, fondée aussi sur un changement de signification.