LA MÉTAPHORE
1. Définition de la métaphore. — 2. Que tout ce qui existe dans la nature physique s'applique à la nature morale. — 3. Échange qui se fait entre les différentes forces de la nature. — 4. — Métaphores d'une espèce à l'autre dans le règne animal. — 5. Métaphores triviales. — 6. Qualités de la métaphore : Convenance, naturel, justesse, sobriété, choix.
La métaphore (meta, préposition qui, dans la composition, marque un changement, etpherô, porter), consiste à substituer au nom d'une chose celui d'une autre avec laquelle on la compare mentalement. La métaphore n'est qu'une comparaison moins le terme. Si, au lieu de dire d'un homme courageux, il est comme un lion, et d'un homme cruel, il est comme un tigre, l'on dit : c'est un tion ou c'est un tigre, la comparaison devient métaphore. L'effet qui en résulte est plus vif et plus fort. Mais qu'est-ce que l'on fait en comparant ainsi mentalement un homme à un animal? On prend une espèce pour l'autre; car, bien qu'il appartienne au genre humain, l'homme, par son corps, fait partie du genre animal. Si l'on prend en lui la partie intellectuelle, et que l'on veuille parler de ses pensées dans ce qu'elles ont d'intelligible pour tous, on dira : elles ont de la clarté ou de Yéclat. On transporte ces mots de l'ordre physique à l'ordre intellectuel : c'est une métaphore. Et ici, ce n'est plus même à titre d'ornement que l'on emploie ce trope, c'est une nécessité. On ne peut se faire entendre de tout le monde qu'en empruntant ses termes à la lumière. L'intelligibilité d'une pensée, c'est sa clarté; la non-intelligibilité, c'est l'obscurité. Une pensée est claire ou obscure. Le progrès est lumière et l'ignorance ténèbres.
Si la lumière est vive, on dira qu'elle est éclatante. S'agit-il d'un génie dont les œuvres font l'admiration du monde? on parlera de Yéclat de sa gloire. Ce sont là des métaphores qui s'imposent. Les comparaisons prises dans les éléments du monde physique : la lumière, le feu, l'air et l'eau abondent, parce que
ces éléments de la vie matérielle sont souvent nécessaires à la manifestation extérieure des mouvements de la vie intellectuelle et morale. Mais pour que le discours en soit embelli, il ne faut pas que la métaphore soit indispensable et entrée forcément dans la circulation des idées comme une monnaie courante; il faut qu'elle ait un air de nouveauté, par le caractère même de la phrase, et par un choix de termes qui se conviennent et qui rajeunissent la figure.
Quoi qu'il en soit, même quand l'esprit se voit obhgé de recourir à ces images du monde sensible pour traduire ses idées, nous sommes charmés de toucher du doigt ce monde intérieur et suprasensible dont nous avons tant de peine à pénétrer le mystère, et, en s'associant à l'esprit, la matière s'immatérialise en quelque sorte pour exprimer l'inexprimable. On dit le doigt, la main, le bras, l'œil, l'oreille, la bouche, la voix de Dieu. Qui songe encore à la main de l'homme, lorsqu'on lit dans Bossuet : " Tout part de sa puissante main. " Ou bien dans Racine :
Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes.
Pour nous faire oublier cette spiritualisation de la matière,, il a fallu qu'un poète ^ égaré par l'esprit de parti, vînt nous dire : " Cela n'est pas vrai, d'abord parce que Dieu n'a pas de mains; ensuite, parce que les rois n'ont pas de cœur. " Il est vrai que c'est le même poète qui a dit par une belle métaphore :
Qui pourra consoler, dans sa terreur profonde, La France, veuve de ses rois?
Il faut plaindre les poètes entraînés par le souffle populaire à proclamer faux le lendemain ce qu'ils ont déclaré vrai la veille.
Je viens de dire : le souffle populaire. Je fais une métaphore aussi : on en fait constamment et sans y penser. Il serait inutile de multiplier les citations. On en ferait des volumes sans le&
1 Victor Hugo.
épuiser : tout ce qui existe dans la nature physique peut s'appliquer et s'applique à la nature morale. C'est une conséquence de la dualité ou de Tunion des deux natures dans l'homme, comme c'est la conséquence du plan divin de la création qui a fait du monde de la matière dans les trois règnes l'image du monde de l'esprit, non pas seulement de l'esprit humain, mais de l'esprit de Dieu qui se manifeste partout dans son œuvre, que ce soit l'océan, les montagnes ou les cieux. C'est par la visibilité des choses, par la palpabilité des phénomènes que l'invisible, que l'impalpable apparaît à l'œil de l'intelligence et au regard de l'âme. Qui ne sent combien les objets s'ennoblissent lorsqu'on emprunte la langue sacrée pour désigner les choses profanes! Dire que Racine dans Athalie est le Bossufit de la scène, qu'il a fait du théâtre un sanctuaire où l'on sent monter dans chaque vers la fumée de l'encensoir, c'est faire descendre le divin dans l'humain, ou plutôt élever la pensée humaine jusqu'à la pensée divine. D'un autre côté, quand on dit : les entrailles de la terre, on fait descendre la vie dans le règne minéral et on élève la nature inanimée à la dignité de nature vivante. Tous les corps solides et brillants, pierres et métaux : marbre, bronze, airain, or et diamant, sont devenus, dans le style noble, des métaphores et des signes d'idée, symbolisant l'immortalité de la terre, la triste immortalité que nous donnons aux héros, comme dit Bossuet.
A mesure que l'on monte dans l'échelle des êtres et que l'âme des choses se dégage, on donne le mouvement, l'agitation, le gémissement de l'âme au règne végétal, pour peindre le souffle du vent dans les branches de l'arbre, comme on donne à la base le nom de pied et le nom de tète au sommet, comme on donne à cet arbre un cœur et qu'on en prend la sève et qu'on fait de ses racines, de ses branches et de ses rameaux l'arbre généalogique des générations humaines. Toutes les forces de la nature se font ainsi un continuel échange; l'empire de l'âme est transporté à l'empire des eaux, comme de l'empire des eaux à l'empire des airs, et ces forces inconscientes servent à leur tour à représenter les orages de nos passions.
Naturellement, c'est le règne animal qui sert surtout à alimenter la métaphore, parce qu'ici la ressemblance avec l'homme est plus directe et doit offrir un champ plus vaste à nos comparaisons.
Nous avons le lion et le tigy^e. Ajoutons-y le loup, symbole de cruauté comme le tigre; le renard pour la finesse; lane pour l'ignorance et l'imbécillité; le mulet pour l'entêtement; l'ours pour la lourdeur et la brutaUté grossière; le lièvre pour la légèreté; la tortue pour la lenteur; le lynx pour la clairvoyance; la taupe pour l'aveuglement; l'écureuil pour l'agilité du saut; la souris et le petit chat pour l'air éveillé et l'espièglerie de l'enfance. Nous pourrions descendre dans retable et la basse-cour, mais nous n'y pourrions trouver que des métaphores familières, comme un cheval de bataille, une vache espagnole, faire la roue ou le pied de grue, être le coq du village ou le diyidon de la farce, une poule mouillée, etc. Seuls la poule et l'agneau peuvent entrer dans le style sérieux et soutenu. La poule est la plus touchante image de la maternité, quand elle couve ses petits sous son aile :
Sous l'aile du Seigneur dans le temple élevé.
Et l'agneau, image de la douceur, est le symbole du Dieu crucifié.
L'entomologie nous fournit le papillon, Vabeille, le frelon, la fourmi, la guêpe et la mouche.
Parmi les animaux rampants, la métaphore s'empare du serpent et de la vipère. Mais c'est aux oiseaux surtout qu'elle demande de lui prêter leur vol et leurs ailes : l'aigle, le vautour, le cygne, le rossignol, la fauvette, l'hirondelle, la tourterelle et le tourtereau, le perroquet, le corbeau, le moineau, le roitelet. — Remarquez, que dans le règne animal, ce sont les plus grands : le lion et le tigre, l'aigle, le vautour ou le cygne, symboles de la force ou de la grâce dans la grandeur, qui servent d'ornement au style élevé. Les autres, les animaux domestiques surtout ou les oiseaux familiers, ne s'emploient que dans le style simple, léger ou plaisant.
Ce que nous disons ici prouve bien que la noblesse n'est pas, comme on Ta dit jusqu'à présent dans les traités de littérature, une condition nécessaire de la métaphore,
Sans doute, quand on exprime de hautes et grandes pensées, il n'est jamais permis d'y introduire des trivialités. Ainsi il est contraire à toute bienséance de dire, comme l'a fait Tertullien : Le déluge fut la grande lessive de l'univers (Diluvium, naturœ générale liiûciviumj, ou comme V. Hugo, faisant tenir ce langage par un ministre à Charles-Quint :
Et l'aigle impérial qui jadis, sous ta loi,
Couvrait le monde entier de tonnerre et de flamme,
Cuit, pauvre oison plumé, dans leur marmite infâme.
Mais si les métaphores triviales sont déplacées dans un style qui doit être noble par convenance, pourquoi la trivialité seraitelle nécessairement bannie du style familier, du langage populaire, du ton de la plaisanterie surtout?
Cessons donc une bonne fois de vouloir mettre de la noblesse partout. Si nous l'exigeons, au nom des convenances dans le style élevé, nous devons, au nom des convenances aussi, permettre au peuple de parler sa langue à lui, [pourvu que l'art, en s'emparant de cette langue, ne s'abaisse pas à en faire un idiome de vidangeurs.
Sur quoi s'appuie-t-on pour assigner la noblesse à la métaphore? Sur cette idée que la métaphore est un ornement du langage. Orner, c'est embellir. Oui, mais embellir n'est pas toujours ennoblir. Ainsi, dans le style noble, on dira d'un tyran cruel : tigre altéré de sang; c'est l'énergie de l'indignation. Mais on pourra dire aussi comme le lion de La Fontaine au moucheron :
Va-t-en, chétif insecte, excrément de la terre!
Nul ne prétendra que cette métaphore soit noble, même en passant par la bouche du roi des animaux : c'est de l'énergie
encore, mais l'énergie du mépris. La première est du style élevé, la seconde du style familier, comme toutes les images de cuisine et de basse-cour appliquées dans le sens moral aux êtres ou aux choses dont on se raille ou qu'on méprise. La noblesse n'est pas une qualité indispensable de la métaphore, pas plus que du style en général.
Les qualités indispensables de la métaphore sont : 1° La convenance; 2° le naturel et la justesse; 3*^ la sobriété; 4" le choix.
P Convenance. Ce que nous venons de dire de la noblesse nous conduit naturellement à la convenance. Les métaphores triviales, appliquées aux choses qui par leur nature appartiennent au style élevé, sont évidemment déplacées. Lamartine a dit :
L'astre brillant du jour se couchant dans sa gloire Descend avec lenteur de son char de victoire.
C'est de la magnificence. On n'est pas tenu à aller jusque-là : il suffit, en poésie, qu'on parle noblement de cette grande chose. Mais que dire d'un poète qui écrit ceci :
Cependant le soleil en son gîte se rend. Pour y songer sans doute;
Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe?
S'il s'agissait au contraire d'un simple trou de lièvre ou de lapin, il est évident qu'on ne pourrait recourir aux grandes métaphores. Cette figure aime à relever les choses vulgaires; mais assurément elle ne doit pas rabaisser les choses élevées) Y a-t-il rien de plus choquant que cette image de Balzac : " La volonté est une force matérielle semblable à la vapeur. «
La convenance exige aussi que tous les termes d'une métaphore se conviennent entre eux, c'est-à-dire qu'ils se rapportent à la même image. Si vous dites d'un orateur : c'est un torrent qui enflamme, vous employez deux images qui peuvent convenir
à l'éloquence, mais qui ne se conviennent pas entre elles. Duraarsais relève avec raison ce vers de Malherbe :
Prends ta foudre, Louis, et va, comme un lion, etc.
Le lion a des griffes et n'a pas de foudre. On ne peut associer les deux images de Jupiter et d'un lion.
J.-B. Rousseau est tombé dans ce défaut de la métaphore incohérente :
Incontinent vous l'allez voir s'enfler De tout le vent que peut faire souffler. Dans les fourneaux d'une tête échauffée. Fatuité sur sottise greffée.
Greffée dans les fourneaux!
Boileau lui-même, ordinairement si correct, a dit en parlant de la tragédie :
Inventez des ressorts qui puissent m'attacher.
La métaphore n'est pas soutenue. Les ressorts, on les fait mouvoir, ils n'attachent pas.
Il a mieux dit dans sa neuvième satire :
Sentiez-vous, dites-moi, ces violents transports Qui d'un esprit divin font mouvoir les ressorts?
C'est manquer encore de convenance que de contrevenir aux usages et au génie même de la langue. On a fait remarquer justement que les latins, au lieu de dire les ailes, disaient les cornes d'une armée (cornua exercitûs). Vous le voyez, chaque langue a ses images, selon la nature d'esprit du peuple qui la parle. Quand un mot vient à périr, dit Galéron, et qu'il est même officiellement remplacé par un autre, comme ceux de toise, pied, arpent, aune, lieue, le sens métaphorique survit au sens propre. Ainsi on dira toujours toiser et non métrer quelqu'un ; c'est à cent lieues et non à cent kilomètres de la vérité; arpenter et non hectarer sa chambre; il a reçu un pied de nez et non un mètre de nez. Pourquoi? Parce que ce sont
des expressions populaires que l'industrie ne peut changer, pas plus que la science ne parviendra à faire disparaître le lever, la marche, le coucher du soleil. La métaphore appartient à tout le monde : elle n'est pas le privilège des savants.
La propriété des termes s'applique au style imagé comme au style le plus simple.
Une irrégularité qui peut produire un grand effet est le mélange du sens propre et du sens figuré dans la même métaphore. Nous avons signalé plus haut l'association du nom concret et du nom abstrait, comme dans cette expression de Bossuet : Verser des larmes avec des prières. Mais nous ne pouvons admettre ce jeu de mots de Racine digne des concetti italiens :
Je souffre tous les maux que j'ai faits devant Troie; Vaincu, chargé de fers, de regrets consumé, Brûlé de plus de feux que je n'en allumai î
Fléchier est plus heureux, quand il dit aux ennemis de la France : " Puissiez-vous dans l'abondance de vos larmes éteindre les feux d'une guerre que vous avez malheureusement allumée. «
Enfin il serait de mauvais goût de trop poursuivre la métaphore, à moins que cette métaphore ne soit une allégorie. Nous admettons parfaitement le langage métaphorique de Boileau, quand il dit dans Y Art poétique :
Que toujours la raison ^'accorde avec la rime : L'un l'autre vainement ils semblent se haïr; La rime est une esclave et ne doit qu'obéir.
Xnjoug de la raison sans peine elle fléchit.
Mais lorsqu'on la néglige, elle devient rebelle. Et, pour la rattraper, le sens court après elle.
Cette métaphoi^e qui finit par une personnification est parfaitement soutenue. Mais Trissotin répondant à Philaminte, dans les Femmes savantes, va beaucoup trop loin, lorsqu'on lui demande de lire son sonnet :