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DES PREMIERES EDITIONS

Bien des gens, à l'heure actuelle, font fi des préceptes. On se persuade que les règles sont arbitraires et purement conventionnelles, qu'on peut savoir écrire et parler sans les connaître, qu'elles sont faites pour dessécher l'imagination et l'âme plutôt que pour les féconder.

Des règles conventionnelles, oui, les rhéteurs en ont établi : telle est cette célèbre règle des unités dramatiques de temps et de lieu qui a mis Corneille au supplice; il y a des règles qui servent à un temps et ne conviennent pas à un autre : tel est encore le merveilleux dans la poésie épique; il y a aussi, parmi les figures qui servent à orner le langage, une complication excessive, dans le système des tropes principalement. Nous n'hésitons pas à rejeter toute règle arbitraire et conventionnelle pour nous conformer aux lois mêmes de la nature qui servent de guide au génie. C'est aux modèles que nous demandons de nous éclairer. Certes, il y a eu des chefs-d'œuvre avant qu'on ait formulé des préceptes de rhétorique. Et si l'on n'avait affaire qu'à des écrivains possédant le don créateur, il serait parfaitement inutile de leur apprendre comment l'esprit, s'inspirant de la nature, procède dans la conception et l'exécution de ses œuvres. Mais ce n'est pas pour des êtres exceptionnels, c'est pour la masse des. intelligences que sont faites les règles de littérature, comme les règles de grammaire. Disons-le toutefois, les esprits supérieurs eux-mêmes ont besoin de la lumière des préceptes pour se former le goût et atteindre quelque perfection dans l'art

de la parole et du style. La langue, après tout, n'est pas simple affaire d'intuition et d'instinct. On ne la sait pas en naissant; c'est un mécanisme dont il faut étudier les rouages. On dit volontiers : Mais à quoi bon les noms de toutes ces figures que le peuple emploie sans les avoir apprises? Les noms? Ils importent peu, sans doute, en ceci comme en tout : il s'agit des choses qu'ils représentent. Or ces choses sont indispensables à la culture de l'esprit. Qui donc parmi les gens éclairés voudrait qu'on lui appliquât le mot de Boileau :

La métaphore et la métonymie, Grands mots que Pradon croit des termes de chimie!

En écrivant ce Traité de littérature, nous avons cherché surtout à éviter la sécheresse et l'aridité des résumés didactiques qui ne parlent ni à l'imagination ni au cœur de la jeunesse. Ouvrir les grands horizons de l'âme et de la pensée, faire une œuvre de raison et de goût, et sur les lois de l'art une œuvre d'art, tel a été notre but. Nos lecteurs diront si nous en avons approché.

Nous avons donné tous nos soins à l'exactitude des définitions, au choix et à l'explication des exemples aussi nombreux que variés pris dans nos meilleurs écrivains, parmi les gloires incontestées.

Nous nous sommes efforcé de mettre la critique et la philosophie de l'art à la portée de toutes les intelligences.

Nous ne nous flattons pas d'avoir éci'it ce qu'on pourrait appeler un livre neuf. Mais nous n'aurions pas mis la main à l'œuvre, si l'expérience ne nous eût rien appris que ce qui traînait dans tous les manuels. Ce qui nous appartient en propre, c'est notre introduction d'abord sur la littérature, le beau, l'art, la critique, l'unité dans la variété, les facultés mentales et les facultés créatrices; puis les observations sur la construction littéraire, l'exposé des tropes, des qualités générales et surtout des qualités particulières du style.

Nous n'avons pas suivi la marche ordinaire qui consiste à débuter par les

qualités du style et à finir par les figures. Ayant commencé par des observations sur les mots, nous avons jugé préférable d'achever l'analyse des éléments du style avant d'en aborder les qualités d'ensemble.

Nous avons tâché de refaire, autant qu'il est en nous, l'éducation de nos contemporains qui, gâtés par l'argot du journalisme et du roman, ont désappris la belle langue française que parlaient les maîtres. Oh ! les maîtres ! Si l'on savait ce que l'on gagne à les fréquenter! Combien, à ce contact, l'âme s'élève et le goût s'épure avec les moeurs! Et quelles ineffables jouissances on trouve dans le commerce des grands esprits!

Nous le déclarons hautement, nous ne sommes point de ces classiques attardés pour qui rien n'est beau que ce qui se faisait autrefois. Nous répudions du passé les oripeaux mythologiques, les préciosités de salon, la manie des périphrases, comme l'avenir répudiera de notre temps la manie descriptive, néologique et jargonnante. Nous ne rejetons pas les innovations légitimes que l'art et la science ont introduites dans le domaine de la littérature. Mais nous ne nous attelons à aucun système. C'est à la fois l'idéal et la réalité que nous cherchons, l'idéal et la réalité qui ne peuvent pas plus être séparés dans l'art qu'ils ne sont séparés dans la nature. Nous ne prenons des divers systèmes que ce qui est conforme à cette trinité de l'âme : le vrai, le beau, le bien. Fond qui se transforme, selon les temps, les lieux et les personnes, mais qui par lui-même est aussi impérissable que l'esprit humain dont il représente à la fois l'essence et les aspirations invincibles.

Tel est l'enseignement que nous apportons à la jeunesse. C'est la seule école à laquelle il soit glorieux d'appartenir, et c'est la seule à laquelle on ne se repent jamais d'avoir consacré sa vie.

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