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LA LITTÉRATURE, SON IMPORTANCE & SON ÉTENDUE

Littérature est un terme très élastique. Ouvrez le dictionnaire. Il vous dira que la littérature est : P la science qui comprend la grammaire, l'éloquence et la poésie; 2° la connaissance des règles, des matières et des ouvrages littéraires. C'est dans ce sens qu'on dit : " Cet homme a une vaste et profonde littérature, v C'est dans ce sens encore que s'emploie le mot littérateur, qu'il ne faut point confondre avec le mot écrivain, car on peut être l'un sans être l'autre; 3^ l'ensemble des productions littéraires d'une nation, d'un pays, d'une époque. Aucune de ces définitions ne nous fait comprendre ce que c'est que la littérature. Dire qu'elle est une science qui comprend la grammaire, etc., c'est une idée fausse. D'abord la littérature n'est pas une science, c'est un art; et puis, si la grammaire est indispensable à connaître pour parler et écrire correctement,

il n'entrera dans l'esprit de personne de faire d'un grammairien un écrivain ou un littérateur. Il peut être l'un et l'autre, mais non à titre de grammairien. Un traité de littérature, c'est un recueil de règles sur l'art d'écrire. V histoire de la littératu7^e, c'est l'étude biographique et littéraire des auteurs et de leurs ouvrages. La littérature, dit Lafaye, consiste dans " la connaissance des ouvrages d'esprit, des livres et des compositions littéraires qui se considèrent uniquement sous le point de vue du beau. " C'est là, en effet, ce qui fait le littérateur. Mais qu'est-ce qui fait la littérature? A quel titre un livre comptet-il comme une œuvre littéraire? Que faut-il pour être écrivain ou auteur? Toute la question est là.

Il est clair que par écrivains nous n'entendons que ceux qui savent écrire avec art, qui ont des qualités de composition et de style enfin. Etre auteur, ce n'est pas non plus écrire un livre quelconque, c'est construire une œuvre digne de faire autorité.

Ce qui constitue l'œuvre littéraire, l'œuvre de littérature, l'œuvre d'écrivain, c'est, dans le domaine de la pensée, tout ce qui est susceptible de revêtir une forme d'art, tout ce qui porte l'empreinte de la beauté en un mot. Littérature, lettres ou belles-lettres, c'est une même chose sous trois mots différents. La où le beau ne règne pas, il n'y a point de littérature. Mais, il ne faut pas s'y tromper, la forme seule ne peut suffire à une œuvre littéraire. Il faut que le fond se prête à la beauté par lui-même ou par la manière dont on l'envisage. Décrire le cheval en simple naturaliste par exemple, c'est faire œuvre de science; le décrire comme Buffon, c'est une œuvre d'écrivain. Pourquoi? Est-ce pour la noblesse du style seulement? Non, c'est pour la noblesse du sentiment que l'auteur prête au cheval dont il fait le compagnon, l'émule et en quelque sorte l'égal de l'homme par les qualités qui lui sont propres : le courage, la docilité.

Il importe de bien distinguer ce qui appartient et ce qui n'appartient pas à la littérature. Il en est pour qui la littérature se confond avec la poésie et les œuvres d'imagination pure, d'autres pour qui les lettres ne sont qu'une question de forme

et qui disent : le fond, c'est la science. Les uns comme les autres sont dans Terreur. Remontons à Tétymologie.

Qui dit lettres dit expression de la pensée. La pensée, abstraction faite du mot qui l'exprime, n'est donc pas littéraire. Mais la forme, si elle s'applique à la science purje, a un caractère de clarté froide qui exclut le sentiment et l'imagination. Il y a vérité, il n'y a pas beauté; dès lors, nous sommes en dehors des lettres. Vous le voyez, la littérature est V expression de la 'pensée portant en elle le caractère du beau et pouvant revêtir une forme poétique ou éloquente. Tout ce qui n'est qu'érudition ou science n'appartient qu'indirectement à la littérature.

Jugez de l'importance des lettres. Ce terme, si humble dans sa signification originelle, comme il s'agrandit en servant d'organe à l'intelligence! Il désignait d'abord les signes conventionnels qui, par leur réunion, forment les syllabes, puis les mots, puis les phrases, et voilà qu'il représente le discours et toutes les splendeurs de la parole : la parole, ce don par excellence qui distingue l'homme de tous les autres êtres de la création ; la parole qui contient tous les secrets de la destinée humaine, car c'est elle qui gouverne le monde ; et, selon l'usage qu'on en fait, elle nous conduit à toutes les élévations ou à tous les abaissements. C'est elle donc qui réclame tous nos soins dans l'éducation. Quelle que soit l'importance des études scientifiques, n'oublions pas que la parole est l'instrument de la science comme de l'art lui-même, et que, avant d'apprendre à devenir une spécialité, il faut commencer par étudier à fond l'instrument sans lequel nous ne pourrions nous comprendre ni nous faire comprendre des autres. L'étude des langues, et surtout de la langue maternelle, mais c'est le fondement indispensable et primordial de toute

éducation. Personne assurément ne sera tenté de nous démentir si nous affirmons que la source des principales difficultés que les jeunes gens rencontrent dans letude des mathématiques, c'est l'ignorance oti ils sont du sens vrai, du sens rationnel des termes de la langue scientifique. On ne sait pas raisonner. . Pourquoi? parce qu'on ne connaît pas la signification des mots qui traduisent les opérations de l'esprit. Il faut donc s'attacher à bien se rendre compte de la valeur des mots, non pour eux-mêmes sans doute, mais parce qu'ils sont la représentation des idées, comme les idées elles-mêmes sont la représentation des choses.

N'allons pas donner dans le travers des zélateurs passionnés de Vintuition externe qui, dédaignant les mots pour les choses et pour celles-là seulement qui tombent sous les sens, prétendraient volontiers que la vue des objets suffit à provoquer l'activité mentale, et que la connaissance du langage n'est pas la condition nécessaire du développement de nos idées. La vérité est qu'il faut connaître sa langue pour être capable de penser et d'exprimer ses pensées. Nous sommes corps et âme : la pensée aussi doit prendre corps pour être saisissable en nous et hors de nous. Cette incarnation de la pensée, c'est la parole, corps de l'esprit. On ne peut avoir une pensée nette et précise avant que le mot qui l'incarne soit trouvé. On connaît les vers de Boileau :

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, Et les mois pour le dire arrivent aisément.

Rien n'est plus vrai. Seulement, il faut observer que, pour bien concevoir, il est indispensable de connaître préalablement sa langue. Celui qui la connaît, s'il a une idée à rendre, ne sera jamais embarrassé pour trouver l'expression. Il est des gens qui aiment à dire : Je sais bien, mais le mot ne me vient pas. N'en croyez rien : ce n'est qu'une défaite dissimulée sous une prétention d'amour-propre. On peut hésiter sur un mot dans une langue étrangère, on ne le peut pas dans la langue

qui sert à exprimer nos sentiments et nos besoins. Ceux qui

éprouvent de ces embarras d'expression n'ont que des ombres,

des semblants de pensée. Est-ce que le dernier des paysans

î illettrés hésitera jamais sur un mot, quand il aura quelque

il chose à dire? S'il ne sait parler français, il parlera son jargon,

I voilà tout. Le mot n'est rien sans la pensée, mais la pensée non

I plus n'est rien sans le mot. Les Grecs, si ingénieux à cacher la

1 vérité sous le voile de la fiction, représentaient Minerve, déesse

li de la sagesse et des beaux-arts, sous le coup de marteau de

Vulcain, jaillissant tout armée du cerveau de Jupiter. C'est

l'image de la pensée, au choc de l'enfantement, jaillissant de la

cervelle humaine armée de son expression.

Mais la littérature, comme nous l'avons définie, ne peut être confondue avec la parole vulgaire; c'est la parole portant avec elle lumière et chaleur : lumière, pour éclairer l'esprit; chaleur, pour échauffer l'âme, et lui inspirer l'amour de tout ce qui est beau, noble et grand. La littérature n'est pas une langue d'initié parlant en termes abstraits ou techniques, pour enseigner les règles particulières de telle science ou de tel art. La littérature est la langue universelle de la pensée et du sentiment par l'image. Elle est faite pour parler à tous les hommes et à tout l'homme : tête et cœur. Les termes dont elle se sert doivent être à la portée de tous, car elle s'adresse aux ignorants comme aux savants et plus même qu'aux savants, car elle a pour mission de vulgariser les 'connaissances nécessaires au perfectionnement intellectuel et moral de l'humanité.

Poésie, éloquence, histoire, critique, philosophie, politique même,, voilà son sextuple domaine. Elle embrasse tout ce qui est de l'homme : c'est elle qui, à travers la nature, lit au fond des cieux le nom de son auteur et qui fait rayonner au regard de l'âme cet idéal divin, résumé de tout ce qui vrai, de tout ce

qui est beau, de tout ce qui est bon, source de toute inspiration, de tout enthousiasme, de toute poésie; c'est elle qui donne aux lèvres éloquentes le don de convaincre, de persuader et d'émouvoir; c'est elle qui transmet à la postérité les événements de la vie des peuples, et, en nous rendant contemporains de tous les âges, nous apprend à nous modeler sur les vertus des grands hommes, à éviter les fautes qui font la ruine des individus et des nations, et à fuir les vices qui font l'opprobre du genre humain; c'est elle qui nous apprend à juger des hommes et des choses, en pesant les idées au poids du bon sens et les faits dans les balances de la justice; c'est elle qui, en nous enseignant la justice, nous enseigne le droit et le devoir : le droit qui nous fait libres, le devoir qui nous fait esclaves, mais de la seule conscience.

Enfin, la littérature projette aussi sa lumière et sa flamme dans les profondeurs de la science philosophique. Ce n'est pas elle qui a dicté la logique d'Aristote, mais c'est elle qui a inspiré Platon dans ses Dialogues , Cicéron dans ses Tusculanes, Pascal dans ses Pensées. C'est elle encore qui descend avec son flambeau au fond des mystères de l'âme et s'associe à la métaphysique comme à la morale, à l'esthétique comme à la psychologie. Et les sciences positives, n'ont-elles pas aussi leur côté poétique? Oui, il y a une poésie jusque dans les sciences du calcul. Elle n'est pas dans le calcul lui-même, mais elle en sort par voie de conséquence. Demandez à Kepler si, après avoir compté les astres, mesuré leur volume et calculé leurs distances, il n'a pas compris l'harmonie des sphères, et s'il n'a pas chanté, en l'adorant, un hymne de gloire au Créateur. Et dans les sciences naturelles, dans la flore et la faune de la terre, la poésie n'éclate-t-elle pas au sein même de la science? A côté de l'œil qui observe, n'y a-t-il pas le regard qui contemple; à côté de la raison qui sonde les causes ou qui constate les résultats, n'y a-t-il pas l'imagination picturale qui broie ses couleurs pour peindre les objets, et l'âme qui poursuit l'invisible dans la visibilité des choses et qui emprunte la plume pour analyser les impressions qu'elle en reçoit? La science et l'art se donnent

ainsi la main, comme dans l'œuvre de Buffon, pour interpréter, décrire et glorifier la nature. Tout rentre donc dans le domaine des lettres, tout, excepté l'exposé des lois et des procédés scientifiques.

On ne comprendrait pas les préventions de certains hommes contre la littérature, si les artistes de la parole, au lieu déjouer avec les mots, savaient toujours mettre leur art au service da vrai, du beau et du bien.

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