‹ Traité de littératureChapitre 23 sur 84 · VI. — MÉTONYMIE DU SIGNE POUR LA CHOSE SIGNIFIEE · texte numérisé non relu

VI. — MÉTONYMIE DU SIGNE POUR LA CHOSE SIGNIFIEE

Le signe, le symbole, l'instrument pour désigner des choses qui par elles-mêmes ne parlent qu'à l'esprit, c'est un moyen d'élégance qui frappe l'imagination en montrant l'objet matériel, signe visible de l'idée immatérielle. C'est une métonymie qu'affectionne le langage poétique.

Nous avons cité comme exemple de magnificence le vers de Lemierre :

Le trident de Neptune est le sceptre du monde.

Le tyHdent est le symbole de la puissance des mers, comme le sceptre est le symbole de la puissance royale.

Galéron considère le sc^p^îr^, X^trône, là couronne, le diadème comme des attributs de la royauté. A ce titre, il les range dans la synecdoque. Nous ne partageons pas cette manière de voir. Dans la synecdoque la partie se prend pour le tout ou le tout pour la partie. Mais c'est la partie d'un objet matériel ou l'idée particulière dans l'idée générale. Peut-on dire que le sceptre soit une partie de ce tout qui s'appelle royauté, disons mieux : puissance, autorité royale? Est-ce qu'un objet matériel comme tel peut faire partie d'une idée, d'une notion, d'un principe? Cela manquerait de logique. Non, le sceptre n'est pas une partie, c'est le symbole de la royauté! Retranchez le sceptre, la royauté existe encore tout entière.

Dans son ode à Bonapaî'te, Lamartine, méditant sur cette gloire échouée à Sainte-Hélène, a dit :

Sur un écueil battu par la vague plaintive, Le nautonier, de loin, voit blanchir sur la rive Un tombeau près du bord par le flot déposé; Le temps n*a pas encor bruni l'étroite pierre, Et, sous le vert tissu de la ronce et du lierre, On distingue .... un sceptre brisé.

Quelle profonde pensée! L'œil vulgaire ne voit là qu'un tombeau sur le bord de l'océan; le penseur réfléchit au néant de la gloire, et, au fond de chaque mot, il lit : puissance anéantie. Interrogez recueil, la vague plaintive, le tombeau

déposé par les flots, V étroite pierre, la ronce et le lierre, le sceptre brisé, tout est plein de la même idée : écueil, ruine^ chute et poussière d'empire. Il semble que tous les tropes qui sollicitent la pensée se soient ici donné rendez-vous : métaphore, allusion, métonymie. Mais il n y a point de synecdoque. On ne peut dire que ce sceptre soit la partie d'un tout, c'est le tout lui-même, ce tout qui n'est plus rien : la puissance impériale tombée sous l'empire du néant.

On cite ordinairement comme exemple du signe pour la chose signifiée :

A la fin j'ai quitté la robe pour Vépée.

La magistrature pour l'état militaire. La robe et l'épée en effet ne peuvent être prises pour de simples attributs de ces carrières. Ni la robe ni l'épée ne font partie intégrante et constitutive de la magistrature et de l'état militaire. On peut porter la robe sans être magistrat et même l'épée sans être soldat, comme on peut être magistrat sans robe et soldat sans épée. Mais Xépée et la rohe sont des signes représentant l'armée et la magistrature.

Il y a connexion et non compréhension. La connexion est mieux marquée dans le sceptre, qui appelle nécessairement l'idée de la puissance d'un monarque, comme la houlette l'idée du commandement d'un berger sur son troupeau. Seulement,, ce sont des signes extérieurs, sans idée de plus ou de moins.

Le mot de Louis XIV à Philippe V : il riy a plus de Pyrénées, c'est-à-dire plus de frontières entre la France et l'Espagne, appartient à la même figure. Les exemples abondent : la tiare pour le pontificat, la mitre pour l'épiscopat, les aigles romaines^ pour les armées, la croix pour la religion chrétienne; Xolivier pour la paix; le laurier pour la victoire; la palme pour le martyre. Un Louis pour la monnaie qui porte son empreinte.

A la métonymie du signe pour la chose signifiée appartiennent aussi ces exemples qui se rapprochent de la métaphore :

Lorsque l'enfant paraît, le cercle.de famille Applaudit à grands cris, son doux regard qui brille

Fait briller tous les yeux; Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être, Se dérident soudain, à voir l'enfant paraître,

innocent et joyeux.

Applaudit, se dérident, signes de joie. Enfin Tinstrument d'un art ou d'un métier pour l'art ou le n:iétier lui-même : le pinceau, la palette, le burin, la plume, le crayon, la truelle, etc., ou l'instrument pour la personne : bo7ine lame, bonne fourchette, belle 7nain.

VII. — MÉTONYMIE DE DETERMINATION. — Le déterminé pour r indéterminé appartient tantôt à la métonymie, tantôt à la synecdoque.

Nous avons cité plus haut cet exemple :

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.

On ne peut dire que le chiffre vingt représente le plus pour le moins. Combien de fois faut-il revoir son travail? Cela dépend <]u plus ou moins d'expérience qu'on a dans l'art d'écrire. Les uns n'ont besoin de revoir qu'une ou deux fois, d'autres ont besoin de revoir plus souvent. Revoir trop peu, c'est un défaut; revoir trop est un autre défaut. On s'expose d'un côté à des négligences, de l'autre à des scrupules de puriste qui refroidissent la verve et gâtent les meilleui^s élans. Qu'a voulu dire Boileau? Il faut revoir avec soin son travail, ve\o\r plus oit moins; iTiais ce n'est pas le plus pour le moins, ni le moins pour le plus. En réalité, c'est la connexion du déterminé pour Vindéterminé qu'il faut envisager ici : il y a métonymie plutôt que synecdoque.

Autre exemple. Le chiffre trois renferme l'idée de perfection. C'est comme un i^eflet de la trinité divine. Si l'on dit trois fois heureux ou trois fois saint, est-ce le moins ou le plus? Non, car l'idée du parfait n'a pas plus ou moins de compréhension. En soi, c'est une idée absolue. Elle n'est relative que par dérivation et application aux choses contingentes. C'est encore une métonymie plutôt qu'une synecdoque.

Reconnaissons du reste que ce sont là des cas exceptionnels.

VIII. — MÉTONYMIE d'abstraction. — Ne voir dans Y abstrait j)Our te concret qu'une métonymie, c'est une erreur; mais n'y voir qu'une synecdoque, c'est une autre erreur. Quand on prend l'abstrait pour le concret en appliquant une qualité à l'objet déterminé, auquel elle appartient, ce n'est qu'un substantif pour un adjectif. C'est là ce que Galéron a confondu avec la synecdoque de la partie pour le tout. Il ne s'agit point là de partie; c'est simplement un terme pour l'autre. Métonymie complète.

En voici un exemple •

Abner dit de Mathan, le prêtre apostat :

Son impiété Voudrait anéantir le Dieu qu'il a quitté.

Quelle est la signification du mot impiété? Est-ce l'impiété en général pour tous les impies? Alors il y aurait synecdoque, car l'impiété a plus d'étendue que tel ou tel impie, et même que tous les impies réels, car elle s'étend à tous les impies possibles. L'idée générale dépasse toutes les applications qu'on en peut faire. Supprimez tous les êtres conci^ets, l'idée abstraite existe encore. Elle préexiste : il a fallu l'idée de blancheur pour créer des murs blancs. Mais quand on dit de Mathan : son impiété voudrait, c'est comme si Ton disait : cet impie voudrait. L'abstrait est plus grave, plus sévère, plus solennel ; mais ce n'est ni plus ni moins que le substantif pour l'adjectif, un nom pour l'autre. En bonne logique, il en est ainsi de tous les autres exemples analogues. Géronte dit au Menteur :

Que ton effronterie a surpris ma vieillesse!

On aime à citer ce mot de Phèdre en parlant de la grue qui plonge son cou dans la gueule du loup :

Gulaeque credens coUi longitiidinem .

Elle lui confie la longueur de son cou. Phèdre, dans ses fables, usait et abusait des termes abstraits. C'est une beauté, en français surtout; rien ne contribue davantage à la noblesse

du style que l'abstraction personnifiée. Cela tient à l'idée générale. Mais si l'on abuse du procédé, il devient monotone et nous laisse froids.

C'est en vertu de la même figure qu'on dit Sa Majesté, Son Excellence, Sa Grayideur, Sa Sainteté.

IX. — L'hypallage appliqué a la METONYMIE. Par transposition des rapports de cause à effet.

Tous les auteurs citent cet exemple d'hypallage tiré de Virgile :

Ibanl obscuri sola stib nocte per umbram.

Ils allaient obscurs à travers les ténèbres dans la nuit solitaire. Au lieu de dire : ils marchaient seuls dans la nuit obscure. Les épithètes sont renversées : on transporte à la personne ce qui ne convient qu'à la chose et à la chose ce qui ne convient qu'à la personne. L'hypallage est double. Jamais on ne fit application plus hardie d'une figure de langage. Le poète veut marquer la profondeur des ténèbres de la nuit. Ceux qui marchaient dans ces ténèbres en étaient comme revêtus, obscuri. On ne voyait plus, on n'entendait plus rien. Dans cette confusion des hommes et des choses, tout appartenait à l'empire de la nuit. Elle régnait seule : sola sub nocte.

Voici des exemples où l'on applique à la chose ce qui ne convient qu'à la personne et où la transposition des rapports de cause et d'effet est facile à saisir. On dit tous les jours un triste temps, une riante journée. Le temps nous rend tristes ou joyeux : on applique à la chose l'effet qu'elle produit sur nous.

Jusque sur notre autel votre injuste marâtre Veut offrir à Baal un encens idolâtre.

(Racine, Athaiie.)

Le poète applique à l'encens la qualité de l'encenseur.

Il faut que sur le trône un roi soit élevé.

Qui se souvienne un jour qu'au rang de ses ancêtres

Dieu l'a fait remonter par la main de ses prêtres,

L'a tiré par leur main de l'oubli du tombeau.

Et de David éteint rallumé le flambeau.

(ID

L'épithète de la chose est transportée à la personne, auteur de la race. C'est un hypallage de la uîétaphore à la métonymie : pour ressusciter la race éteinte de David. Cette figure est un trait de génie. Dans les derniers vers d'André Chénier attendant l'heure du bourreau, nous trouvons un hypallage particulièrement remarquable :

Avant que de ses deux moitiés Ce vers que je commence ait atteint la dernière,

Peut-être, en ces murs effrayés, Le messager de mort, noir recruteur des ombres,

Escorté d'infâmes soldats, Remplira de mon nom ces longs corridors sombres....

Comme le fait observer Galéron, le poète avait eu le temps de composer la dernière ynoitié du- vers commencé; mais l'avant-dernier vers de ce chant du cygne resta sans rime.

Ces murs effrayés. Il semble que la natui^e inanimée participe au sentiment d'horreur que dut éprouver le poète. L'hypallage, on le voit ici, est un comtTiencement de personnification. Quand il ti^ansporte à la chose ce qui ne convient qu'à la personne, c'est plus qu'une métaphore. On n'établit pas un rapport de similitude de la nature morte à la natui^e vivante. Il en est autrement des flots irrités. Le mouvement des eaux ressemble aux mouvements de l'âme. Nous ne disons pas alors qu'il y a hypallage : c'est simplement une expression métaphorique. L'hypallage appliquant à la chose ce qui ne convient qu'à la personne par transposition d'effet est placé sur la limite entre la métaphore et la personnification. Ce sont des nuances qu'il faut saisir.

Citons maintenant quelques exemples d'hypallage appliquant à la personne ce qui ne convient qu'à la chose. Nous y verrons partout l'effet associé à la cause.

^^kvdA\%Qv 2,^\ivastes conquérants . Fénelon appelle Alexandre conquérant rapide. J.-J. Rousseau dit en parlant de la nature et de Dieu : " La nature et son inconcevable auteur. ^ Inconcevable s'applique aux choses, et incompréhensible aux personnes.

Chateaubriand donne aux cavaliers de Clodion l'épithète de menaçants. André Chénier, inspiré par la Grèce, pays de sa mère et patrie de son imagination, a dit d'Homère dans l'idylle de V Aveugle :

Harmonieux vieillard, tu n'as donc point chanté.

Nous disons aussi {'harmonieux ou le mélodieux poète. C'est par hypallage que nous parlons ainsi, en appliquant l'effet à la cause. C'est par hypallage encore que l'on dit, comme Fénelon dans le Télémaque : " La terre d'Egypte semblait /la'r devant nous. ^ L'effet apparent est substitué à l'effet réel.

On rencontre enfin l'hypallage dans bien des locutions et gallicismes. En voici quelques-uns : rendre r homme au bonheur, pour rendre le bonheur à l'homme. — Enfoncer son chapeau dans sa tête, pour enfoncer sa tète dans son chapeau. — Argent comptant, pour argent compté. — Rue passante, pour rue par où l'on passe.

RÉFLEXION GÉNÉRALE SUR LA METONYMIE. — La métonymie est, de tous les tropes, celui qui exerce le mieux la pénétration de l'esprit, parce qu'il laisse quelque chose à deviner, pourvu que ce né soit pas une énigme.

Page 1