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APPLICATIONS DE LA SYNECDOQUE

§ l'T. — LE PLUS POUR LE MOINS.

1 . — Le genre pour l'espèce. — 2. Le tout pour la partie. — 3. L'abstrait pour le concret. — 4. Le nom commun pour le nom propre. — 5. Le pluriel pour le singulier.

P he genre pour V espèce. Exemples : Les mortels pour les hommes. Mortels s'étend à tous les animaux. Créature "i^owv homme est plus étendu encore, puisque ce mot comprend tous les êtres créés. Homme peut être genre aussi par rapport à telle ou telle espèce d'hommes. Comme si l'on disait : il y a

deux cent mille homynes engagés dans cette bataille. Ces hommes sont des soldats. L'animal pour tel animal. Lsl volatile malheureuse pour le pigeon dans La Fontaine.

2° Le tout pour la partie. Habiter une ville, une 7'ue, une maison. S'asseoir sous un chêne, etc.

Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.

Il y a trois figures dans tout Paris : le tout pour la partie, le contenant pour le contenu et une personnification.

Au tout pour la partie se rattache la matière dont une chose est faite pour la chose même. Le fer pour Vépée, V acier pour le poignard, V airain ou le bronze pour le canon, V airain encore pour la cloche ou le clairon.

3*^ U abstrait pour le concret. Synecdoque d'abstraction.

Nous avons cité des cas où l'abstrait pour le concret est plutôt métonymie que synecdoque. En voici d'autres où l'abstraction, formant une idée générale et ne désignant personne en particulier, est une synecdoque, parce qu'elle a plus d'étendue que les êtres concrets auxquels on peut l'appliquer.

Vignorance doit rougir d'elle-même, aujourd'hui surtout que la science a fait tant de précieuses découvertes.

La vieillesse chagrine incessamment amasse.

(BOILEAU

La haine excite les querelles ; mais la charité couvre toutes les fautes. Boileau dit, en parlant de la mission de la satire :

Elle seule, bravant Vorgueil et Vinjuslice, Va jusque sous le dais faire pâlir le vice.

4" Synecdoque par antonomase ou un nom à la place d'uiï autre.

Le no7n commun pour le nom propre. Cet emploi du nom commun pour le nom propre ressemble à celui du genre pour l'espèce. La seule différence, c'est que, au lieu de procéder du genre à l'espèce, on procède de l'espèce à l'individu. Le poète chez les Grecs, c'était Homère, comme ['orateur était Démosthène.

Il en était de même, à Rome, de Virgile et de Cicéron, du dernier surtout.

Dans la langue sacrée, \ Apôtre c'est saint Paul, Tapôtre des nations.

En France, quand on dit le fabuliste, le satirique, le poète comique, c'est de La Fontaine, de Boileau et de Molière qu'on veut parler; il n'est personne qui puisse s'y méprendre. C'est un nom commun qui caractérise à ce point l'individu auquel il s'applique qu'il semble s'identifier avec lui. Ce nom commun est l'attribut d'une définition ainsi formulée : Cicéron à Rome fut Vorateur par excellence. De là, Vorateur roynain. Ce nom -qui s'étend à tous les orateurs, devient la désignation d'un seul.

Ces expressions qui abondent : le destructeur de Carthage, pour le second Scipion (l'Africain); le cygne de Mantoue, pour Virgile : \e philosophe de Stagire, pour Aristote; le satirique de Volaterre, pour Perse; \e poète de Colone, pour Sophocle; le 7nanchot de Lépante, pour Cervantes; le philosophe de Genève pour J.-J. Rousseau; le patriarche de Ferney, pour Voltaire; le chantre dJElvire, pour Lamartine, sont des expressions que réclament l'élégance et la variété du style, dans la haute critique littéraire surtout, comme le grand poète, Villustre orateur, etc., pour ne pas répéter sans cesse un nom qui doit revenir souvent sous la plume. Mais alors le nom commun devient périphrase.

C'est encore par synecdoque d'antonomase que l'on dit le roi, l'empereur, le président, le gouverneur, le bourgmestre, ou le préfet, le maire, comme on dit la ville, la campagne, la maison, monsieur, madame, etc. On applique à une personne ou à une chose particulière un terme général qui appartient à tous les individus de la même espèce.

Quand on dit : j'ai mal à la tête, j'ai froid aux mains, c'est en vertu de la même figure. On ne peut dire : j'ai mal à ma tête, car on ne peut avoir mal à la tète d'un autre, à moins qu'on ne veuille, comme M'"^ de Sévigné, exprimer, sous une forme aussi délicatement profonde qu'elle est grammaticalement et logiquement incorrecte, qu'on souffre du mal d'un autre : ^' J'ai mal à ta poitrine. "

Deux mots grecs ont fourni deux antonomases bien remarquables : hïbiion, la Bible, et ynathèmata, les mathématiques, c'est-à-dire le livre et la scie7tce par excellence.

5^ Le pluriel pou7'' le singulier est beaucoup plus rare que le singulier pour le pluriel. Les anciens disaient, au lieu d'wn ancien. On lit dans les poètes, dans les prophètes, dans les psaumes, au lieu de dire dans tel poète, dans tel prophète, dans tel psaume. Par politesse et respect, on dit vous au lieu de tu. Un auteur en parlant de lui, pour éviter le moi, toujours un peu haïssable, dira nous.

§ n. — LE MOINS POUR LE PLUS.

1. L'espèce pour le genre. — 2. La partie pour le tout. — 3. Le nom propre pour le nom commun. — 4. Le singulier pour le pluriel. — 5. Le déterminé pour l'indéterminé.

La poésie, qui aime à particulariser les choses générales et à fixer l'imagination sur des êtres concrets, individuels, déterminés, use plus souvent de la synecdoque du moins pour le plus que de celle du plus pour le moins.

P Uespèce pour le genre.

Si, pour stigmatiser un être pervers, on dit : c'est un lâche ou im infâme, on prend un vice particulier pour le vice en général.

Buffbn, montrant l'œuvre de l'homme au sein de la nature, dit :

Il embellit la nature môme, il la cultive, l'élend et la polit, en élague le chardon et la ronce, y multiplie le raisin et la rose.

Le chardon et la ronce pour les plantes inutiles et nuisibles; le raisin et la rose pour les fruits et les fleurs. La Fontaine dit du lion :

En son Louvre, il les invita.

2° La partie pour le tout.

On prend la partie la plus saillante d'un objet pour désigner l'objet tout entier.

Cent voiles pour cent vaisseaux . Aujourd'hui que les bateaux à vapeur ont détrôné les bateaux à voiles, il ne serait plus guère possible de prendre la partie pour le tout, sauf qu'on peut dire encore un trois mâts. Il n'y aurait pas moyen de substituer les cheminées aux voiles. L'industrie et la poésie ne font pas bon ménage ensemble.

On dit une ville de vingt-cinq mille âmes, pour dire de vingtcinq mille habitants; c'est un village de quatre-vingts feux pour quatre-vingts maisons.

On dit le toit, le foyer, le seuil pour la maison. Les lambris s'emploient pour les maisons riches ou les palais. Ceci touche à la métonymie du signe pour la chose signifiée.

Il ne veut plus parler que de rime et de prose.

(BOILEAU

La rime pour le vers.

C'est un esprit supérieur, pour un homme qui possède d'éminentes facultés. — C'est un cœur d'or, un cœur sensible, etc.

Si l'on disait de quelqu'un c'est une bonne tête, il y aurait tout à la fois synecdoque et métonymie, car la tête est prise alors pour l'intelligence qui y réside en même temps que pour l'homme lui-même. — Les bras s'emploient pour désigner les ouvriers, quand on dit : il y a autant de bras dans cette usine ou dans cette fabrique.

Quand le poète disait :

La Seine a des Bourbons, le Tibre a des Césars,

C'était pour dire : la France a des rois et Rome des empereurs. Il y a dans ce vers une double synecdoque : la partie pour le tout, et le nom propre pour le nom commun.

Trois fois le jeune vainqueur s'efforça de rompre ces intrépides combattants, trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de Fontaines, etc.

C'est le général pour son armée.

Après quelques moissons, pour quelques années. Virgile a employé Vépi dans le même sens.

Post aliquot, mea régna videns, mirabor, aristas.

Après quelques épis, je serai étonné en revoyant mon domaine. Cette hardiesse ne serait pas admise en français. — Compter dix-huit printemps , soixante-dix hivers, dix-huit ans, soixantedix ans. Au printemps de la vie serait une métaphore.

V. Hugo a dit : " Elle avait ce charmant Avril qu'on nomme vingt ans. " Avril pour le printemps.

Et Lamartine : ^ Il a neigé sur ces cheveux-là. ^ Les trois tropes sont ici réunis : neigé, c'est-à-dire ces cheveux ont blanchi, métaphore. Les" hivers ont passé sur ces cheveux, métonymie du signe pour la chose signifiée. Par conséquent, les années se sont accumulées sur cette tête, synecdoque.

3" Synecdoque par antonomase.

Le nom propre pour le nom co^nmun.

Un Crésus pour un homme riche, aujourd'hui on dirait un Rotschild. — Un Mécène pour un protecteur des lettres. — Un Arisiarque pour un critique impartial. — Un Zdile pour un censeur envieux. — Un Caton pour un homme juste et austère. — Un Cicéron pour un grand orateur. — Un Homère pour un grand poète épique ou même un grand poète en général. — Les Thermopyles, Waterloo, etc., pour désigner une défaite complète, mais glorieuse.

Cette espèce de synecdoque touche à la métaphore, mais sans s y confondre. Il n'y a métaphore que quand le nom propre, au lieu de représenter une idée de classification, ne représente qu'une personnalité déterminée, comme nous l'avons montré en parlant de la métaphore par antonomase.

Le nom propre transformé en lieu commun se comprend mieux dans l'emploi du pluriel que dans l'emploi du singulier. On dit en style solennel : les Corneille, les Racine et les Molière ont fait la gloire du théâtre français au xvii® siècle. Mais si l'on dit : '^ les Corneilles, les Racines et les Molières de l'avenir devront se conformer aux nouvelles conditions du drame pour se faire adopter par la démocratie, " ces noms propres sont évidemment transformés en noms communs. Sans doute, il y a encore une sorte de comparaison mentale, mais elle ne s'établit

pas dans la parité d'homme à homme: il s'y ajoute une idée générale, l'idée d'une classe d'hommes dont une grande individualité est le type. La synecdoque du moins pour le plus est visible.

4° Le singulier pour le pluriel.

Le Français, né malin, forma le vaudeville.

(BoiLEAU, Art poét.)

Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage.

(Racine, Esther,)

Le Jourdain ne voit plus V Arabe vagabond Ni Valtier Philistin, par d'éternels ravages. Gomme au temps de vos rois, désoler ses rivages.

(Racine, Athalie.)

Vennemi est à nos portes. — Vhirondelie revient : saluons le printemps.

Dans ces exemples, l'individualité est employée pour désigner l'espèce. C'est comme le nom propre pour le nom commun.

5" Le déterminé pour V indéterminé . L'heure d'agir a sonné. Uheure pour le temps. Détruire le lendemain ce qu'on avait édifié la veille.

Les mondes que tu répares Devant toi vont rajeunir.

Et jamais tu ne sépares Le passé de l'avenir.

Tu vis et tu vis ! Les âges.

Inégaux pour tes ouvrages.

Sont tous égaux sous ta main; Et jamais ta voix ne nomme.

Hélas! ces trois mots de l'homme :

Hier y aujourd'hui, demain!

(Lamartine.)

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