‹ Traité de littératureChapitre 25 sur 84 · L'HYPERBOLE ET LA LITOTE · texte numérisé non relu

L'HYPERBOLE ET LA LITOTE

l'hyperbole.

1 . En quoi consiste l'hyperbole. — 2. Qu'elle se rattache à la synecdoque dont elle est une variété, bien qu'elle tienne aussi de la métaphore. — 3. Exagération en grand ou en petit. — 4. Quels sont ceux qui sont portés à l'hyperbole. — 5. Comment elle dégénère en emphase. — 6. L'hyperbole prolongée. — 7. Que l'hyperbole est une figure lyrique. — 8. Qu'elle est faite pour la vérité.

V hyperbole (huper, ballô, jeter au-dessus), va au delà de la vérité pour la mieux faire sentir. On dit verser des ruisseaux ou des torrents de larmes, un océan de douleurs. On dit aussi plus blanc que la neige, plus rapide que le vent. L'expression dépasse le but. mais l'esprit y ramène. L'imagination est trop frappée et l'âme trop émue pour songer à lexagération. La vérité de l'hyperbole est dans Témotion qu'elle provoque. C'est le plus souvent une métaphore outrée, mais elle appartient à la synecdoque, parce qu'elle emploie le plus pour le moins.

Cette figure n'est pas d'un facile emploi. Elle ressemble au sublime qu'on ne franchit d'un pas que pour tomber dans le ridicule. L'hyperbole est un excès; si on la pousse trop loin, c'est l'excès dans l'excès. Ce ne peut jamais être un calcul : c'est ou l'effet de la passion qui s'exalte et à qui les termes ordinaires ne suffisent pas pour exprimer ce qu'elle sent; ou bien de l'imagination qui, ayant à décrire la beauté grandiose d'une scène de la nature ou quelque image de la puissance divine, pousse les termes à l'extrême vers l'infiniment grand ou vers l'infiniment petit, car l'hyperbole est double et va du plus au moins comme du moins au plus. Seulement, dans la pensée de celui qui l'emploie, il n'y a pas, comme dans la litote dont nous parlerons bientôt, l'intention de dire le moins pour le plus.

C'est à celui qui lit ou écoute à faire la part du feu. Pour caractériser la grandeur de l'homme, si l'on dit : il est le roi de la création, ou exagère en grand; si Ton dit : c'est un insecte, un vermisseau, un roseau, on exagère en petit, c'est plus ou moins que la réalité. Le plus souvent on fait les objets plus grands que nature. Voilà pourquoi l'hyperbole au fond n'est qu'une variété de la synecdoque. Il est des esprits naturellement portés à l'hyperbole : ce sont les natures enthousiastes en qui dominent les facultés poétiques et oratoires. Mais, pour autoriser l'emploi de l'hyperbole, il faut que les choses se distinguent par un cachet de grandeur. Ceux qui, à propos de tout et à propos de rien, s'écrient : C'est magnifique, superbe, admirable, splendide, font perdre aux mots comme aux choses leur valeur réelle et manquent de goût comme de discernement.

Les choses ont leurs nuances qu'il faut saisir, en se défiant un peu de son premier mouvement. L'exagération hyperbolique portant sur des objets d'importance relative conduit aisément à l'emphase et à la déclamation qui fatiguent à la longue, quelle que puisse être la verve de l'auteur.

Mais ce qui est surtout de mauvais goût, et, en dépassant la mesure, va jusqu'au ridicule, c'est l'hyperbole qui se prolonge et qui semble dupe d'elle-même, quand en réalité il n'y a là qu'un artifice, comme il est arrivé à un poète bien sensé et assez peu enthousiaste de sa nature. Malherbe, dans les Larmes de saisit Pierre, a dit :

Ses soupirs se font vents qui les chênes combattent; Et ses pleurs, qui tantôt descendaient mollement. Ressemblent au torrent qui, des hautes montagnes, Ravageant et noyant les voisines campagnes, Veut que tout l'univers ne soit qu'un élément.

On se demande ce que lui ont fait les larmes pour amener dans ses vers un tel débordement. C'est lui encore qui, dans son ode sur la mort de Henri IV, a dit des pleurs de la Reine :

L'image de ces pleurs dont la source féconde Jamais depuis ta mort ses vaisseaux n'a taris. C'est la Seine en fureur qui déborde son onde Sur les quais de Paris.

L'hyperbole est une figure essentiellement lyrique, cestà-dire qu'elle suppose Témotion d'une âme passionnée. Ce ne sont pas les choses telles qu'on les voit qui portent à l'hyperbole, ce sont les choses telles qu'on les sent. Ce n'est donc pas en exposant les sentiments d'autrui, mais en exprimant ses sentiments propres, qu'on a recours à l'hyperbole.

Quand Lee, le dramatiste anglais, décrit une douleur dont il a été témoin, sans l'avoir éprouvée lui-même, et qu'il dit :

Je la trouvai sur le plancher, étendue dans l'orage de sa douleur, mais toujours belle; versant des larmes en telle abondance que, si le monde entier eiit été' en flammes, le torrent qui sortait de ses yeux aurait suffi pour noyer la colère du ciel et éteindre L'incendie de la terre,

il tombe dans une ridicule emphase. Le narrateur qui expose les faits d'après son témoignage ou celui des autres et le poète qui se fait l'écho d'une vraie douleur n'ont pas besoin d'hyperbole, car leur premier devoir est d'être les interprètes fidèles de la vérité.

Disons-le avec Boileau :

Mais n'allons point aussi sur les pas de Brébœuf,

Même en une Pharsale, entasser sur les rives

De morts et de mourants cent montagnes plaintives.

Et ailleurs :

Ces grands mois dont alors l'acteur emplit sa bouche Ne partent point d'un cœur que sa misère touche.

C'est à l'adresse de ces esprits amoureux d'hyperboles outrées, au contrepied de la nature, que La Fontaine a dit :

Celui-ci se croyait l'hyperbole permise : J'ai vu, dit-il, un chou plus grand qu'une maison. Et moi, dit l'autre, un pot aussi grand qu'une église. Le premier se moquant, l'autre reprit : tout doux ; On le fil pour cuire vos choux.

Cela rappelle une gasconnade qu'on nous contait dans notre enfance. C'était à qui inventerait le plus absurde mensonge :

Vois, dit l'un, celte mouche au sommet du clocher; Et l'autre dit : C'est vrai, moi, je l'entends marcher.

L'hyperbole est faite pour la vérité; si on en fait un instrument d'erreur, il ne reste qu'un parti à prendre : C'est d'en rire.

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